Showing posts with label Entrevista. Show all posts
Showing posts with label Entrevista. Show all posts

Sunday, May 13, 2012

Sorry for the french but it is great stuff!!!

Actualité de la recherche (n° 22)
Entretien

De Hölderlin à Marx: mythe, imitation, tragédie




Interview by Bruno Duarte
Philippe Lacoue-Labarthe
p. 121-133

Texte intégral

Texte intégral en libre accès disponible depuis le 22 juillet 2008.
1L’œuvre de Friedrich Hölderlin occupe depuis longtemps une place d’exception dans la pensée du philosophe Philippe Lacoue-Labarthe. On pourrait aller jusqu’à dire de son travail sur le poète allemand qu’il apparaît comme le point d’intersection de deux problèmes fondamentaux : d’un côté, le théâtre, la question de la représentation et de la mimésis ; de l’autre, une position critique inépuisable face à la philosophie de Heidegger et au rapport général reliant l’art, la philosophie et la politique.
2En 1978, Philippe Lacoue-Labarthe traduit en français la traduction allemande d’Antigone, de Sophocle, faite par Hölderlin, qu’il a mise en scène deux fois au Théâtre national de Strasbourg (TNS), en collaboration avec Michel Deutsch. Cette collaboration se poursuit en 1982 au TNS avec Les Phéniciennes d’Euripide, et en 1990 au centre Georges-Pompidou avec Thermidor, de Michel Deutsch. On compte également parmi ses activités de mise en scène et de dramaturgie La Représentation
3– Théâtre et Philosophie, au Festival d’Avignon de 1984. Et peu de temps après, il co-écrit et co-met en scène, avec Michel Deutsch, Sit venia verbo (Centre dramatique des Alpes, Grenoble ; puis théâtre de la Colline, Paris). En 1998, Philippe Lacoue-Labarthe revient à Hölderlin pour traduire sa version d’Œdipe le tyran, toujours un travail pour le théâtre, cette fois-ci directement lié à la publication de deux textes : Métaphrasis et Le Théâtre de Hölderlin (Puf, 1998).
4À son tour, la lecture heideggerienne de Hölderlin, tout comme l’effet d’appropriation et de remythologisation qui s’y trouve impliqué font l’objet des textes qui composent le volume Heidegger – La Politique du poème (Galilée, 2002). Plus récemment, Philippe Lacoue-Labarthe a signé le film Andenken, je pense à vous (collection Proëme, Hors-Oeil, 2004), essai autour du poème de Hölderlin. Il a en outre participé, avec Bernard Stiegler, Jean-Luc Nancy et Hans Jürgen Syberberg, au film The Ister, de David Barison et Daniel Ross (Australie, 2004), lui aussi centré sur le rapport de Heidegger à Hölderlin.
5L’entretien qui suit ne touche pas à l’immense problème posé par l’interprétation heideggerienne de Hölderlin. Il prend plutôt comme point de départ les deux textes de Philippe Lacoue-Labarthe qui font date et que l’on peut lire dans L’Imitation des modernes (Typographies 2), publié en 1986 chez Galilée: « Hölderlin et les Grecs » et « La césure du spéculatif ». Bien que partiellement, il fait référence aussi à quelques-unes des thèses proposées dans les livres La Fiction du politique. Heidegger, l’art et la politique (Christian Bourgois, 1987) et Le Mythe nazi (Éditions de l’Aube, 1991, en collaboration avec Jean-Luc Nancy).

*
* *
Labyrinthe – Vous avez traduit les traductions, faites par Hölderlin, d’Antigone et d’Œdipe le tyran de Sophocle. Quand et pourquoi exactement?
Philippe Lacoue-Labarthe La première fois, c’était en effet Antigone, vers 1977-1978. La pièce a été représentée deux fois au Théâtre national de Strasbourg, en 1978 et 1979, dans deux mises en scène différentes. Puis, vingt ans plus tard, le TNS m’a demandé la traduction d’Œdipe, que j’ai faite en 1997-1998.
Labyrinthe – Traduire une traduction relève soit de l’imitation, soit d’une violence envers le texte original. Comment avez-vous vécu ce travail, et que signifie, pratiquement, de traduire une traduction?
Philippe Lacoue-Labarthe Je me suis toujours réglé sur ce que j’avais lu dans l’essai de Walter Benjamin, La Tâche du traducteur : traduire est une grande tâche, qui se confond presque avec la littérature elle-même, mais traduire ce qui est déjà de l’ordre de la traduction n’a aucun sens. Sauf à considérer que les traductions de Hölderlin sont tellement des traductions qu’à la limite elles sont des œuvres de Hölderlin. C’est ainsi que j’ai considéré les choses. Évidemment, j’ai regardé le texte grec, parce que je voulais mesurer l’écart que Hölderlin, volontairement ou pas, avait pris avec lui, mais je traduisais l’allemand, pas le grec. Je ne traduisais pas Sophocle, mais plutôt un texte que j’attribuais à Hölderlin, comme si c’était un poème de Hölderlin.
Labyrinthe – Envisager l’écriture moderne comme traduction ou réécriture revient chez Hölderlin à travailler sur une répétition de ce qui n’a jamais eu lieu dans l’art grec, et qui pourtant y était, comme vous l’affirmez. L’écriture est alors de l’ordre du paradoxe, quelque chose comme une répétition inaugurale, une fondation mimétique originale.
Philippe Lacoue-Labarthe Je crois que l’expérience de ce paradoxe est l’expérience même de la littérature. Toute littérature s’écrit à partir d’une autre littérature. On le voit par exemple dès la tragédie grecque : les grands tragiques écrivent à partir d’intrigues ou de fables
mythoi, comme dit Aristote – léguées par la tradition, écrite ou orale, des poèmes épiques, et ils transforment cela comme ils veulent. Quand on voit les écarts que prennent Sophocle et Euripide à l’égard des mêmes épisodes de la légende et du mythe, c’est impressionnant.
Prenons Les Phéniciennes d’Euripide, par exemple. Œdipe, quand ses fils se battent pour le pouvoir à Thèbes et qu’Antigone intervient, est enfermé dans le palais et pas du tout parti en exil. Jocaste est encore vivante, et c’est elle qui essaie de séparer les deux frères et de représenter la justice. Cela veut dire qu’il existait probablement un cycle légendaire ou mythique autour de Thèbes, avec toute la filiation qui engendre finalement Œdipe. Il y avait donc une histoire à peu près fixée, des récits, probablement écrits, parce que, contrairement à ce que l’on croit, les grandes épopées ont été écrites relativement tard, y compris celle d’Homère, et c’est à partir de ces scénarios-là que les tragiques travaillaient, en changeant ce qu’ils voulaient changer. C’est la règle de toute littérature: on écrit toujours à partir de quelque chose qui a déjà été écrit.
Labyrinthe – Après l’échec de La Mort d’Empédocle (1798), Hölderlin érige Œdipe en modèle de la tragédie moderne, en édifiant celle-ci comme traduction de la tragédie ancienne. Comment faut-il penser cette transformation?
Philippe Lacoue-Labarthe En effet, Hölderlin ne parvient pas à écrire Empédocle : ne trouvant pas de scénario, à l’époque même où il lisait et relisait la Poétique d’Aristote, il doit se rendre compte que, pour Aristote, une tragédie, c’est une bonne intrigue. Il comprend que son scénario n’est pas bon, parce qu’il est tout simplement l’application d’une sorte de fable spéculative au théâtre, ce qui ne peut pas faire du théâtre. Il n’y a pas de conflit, il n’y a aucune intrigue réelle.
Ensuite, je dirais que l’idée de traduire Sophocle, donc de traduire, au sens fort, du grec ancien pour le présenter comme un exemple moderne, c’est une idée de Winckelmann radicalisée. Quand Winckelmann disait: il nous faut imiter les Anciens pour devenir à notre tour inimitables – une proposition des Pensées sur l’imitation des œuvres grecques en peinture et en sculpture (1755) –, je crois que Hölderlin est le premier à prendre cette sentence au pied de la lettre. Il se rend compte que, dans ce qu’il connaît en tout cas – le classicisme français, le théâtre de Schiller et de Goethe –, à chaque fois il y a une espèce d’adaptation, de modernisation de la tragédie ancienne, sans qu’il y ait encore un effort pour retrouver ce que cette langue, cette dramaturgie pouvaient avoir d’archaïque, d’antérieur à tout ce qui a été ensuite imité par la tradition (toutes les traditions romaines, et ensuite tout ce qui s’est fait après la Renaissance).
Hölderlin veut faire une traduction beaucoup plus fidèle à l’original; avec cette idée, en effet paradoxale, que plus on est fidèle à l’original, plus on colle à la langue de ce genre d’œuvres: plus c’est surprenant historiquement, et plus cela peut produire un choc dans le théâtre moderne, ne serait-ce que parce que Hölderlin essaie de traduire littéralement, même en courant le risque de se tromper. Il essaie de scander et de respecter une prosodie qui est celle des Grecs et qu’il tente d’adapter à la prosodie allemande – ce qui n’est pas facile, et qui force à créer un langage pour le moins incompréhensible pour cette époque. Il dit justement que cela est aussi incompréhensible pour notre époque que cela pouvait l’être pour les Grecs eux-mêmes. Et je crois que c’était son dernier projet, et que cela devrait représenter pour lui une étape décisive dans ce qu’il cherchait à faire, c’est-à-dire produire une littérature vraiment moderne, vraiment dégagée du modèle ancien. Le paradoxe de sa démarche, c’est qu’une extrême fidélité aux œuvres anciennes revient à prendre un maximum de distance par rapport à elles. Plus je suis fidèle aux Anciens, plus je suis moderne: c’est la structure même du paradoxe. Et je crois que c’est exactement ce qu’il cherchait.
Labyrinthe – L’ambition de créer une écriture moderne n’est-elle pas aussi un geste politique dissimulé?
Philippe Lacoue-Labarthe Hölderlin avait à sa disposition trois corpus tragiques; après avoir été tenté par Euripide (Les Bacchantes), il n’a retenu que Sophocle, et dans Sophocle il n’a choisi qu’Antigone et Œdipe : Antigone pour le tragique ancien et Œdipe pour le tragique moderne. S’il a fait ce choix, il me semble que c’est, pour l’essentiel, en raison de préoccupations politiques modernes. Œdipe, en particulier, était un personnage qui refaisait surface dans l’histoire, sous la forme du dictateur de la raison. C’était la Révolution française, Robespierre, Saint-Just, puis ensuite Bonaparte. Les traductions de Hölderlin sont contemporaines de la montée en puissance de Bonaparte, qu’il admirait énormément: il était persuadé que Bonaparte avait pacifié l’Europe et réglé le problème, non pas des États-nations, mais celui des maisons royales, qu’il était parvenu à établir une République universelle, c’est-à-dire, si l’on excepte l’Amérique, européenne. Plus tard, il aura peut-être été déçu, mais au moment où il écrit Œdipe, la figure de Bonaparte, du successeur de Robespierre, est encore indécise, mais au bord de la démesure (de l’hybris), et je crois qu’il veut montrer à quel point la tragédie d’Œdipe, de cet homme qui croit tout savoir, qui incarne la raison, et qui voudrait incarner un nouveau droit, une nouvelle justice, une souveraineté, que cette figure-là est moderne. Jusque dans sa « folie ».
Labyrinthe – Cela croise en un sens votre analyse du mythe (dans « La Fiction du politique » et « Le Mythe nazi ») comme fictionnement, façonnement ou présentation d’un modèle, analyse elle-même liée à la question du mimétisme (imitation « originale » des Anciens) comme production de l’identité de tout un peuple, à savoir l’Allemagne. Il reste pourtant à définir la portée de ce mécanisme. S’agit-il d’une dimension politique circonscrite ou d’un principe universel soumis aux lois de la tragédie?
Philippe Lacoue-Labarthe Je dirais que c’est plutôt universel. Mes analyses sur l’Allemagne concernent un contexte où il se trouve qu’on a fait grand cas, pendant plus d’un siècle, de la tragédie, et où il y a un enjeu politique visible dans les œuvres qu’on a pu produire, quel que soit l’axe politique choisi. Quand les Allemands, même à partir de Goethe, dès la fin du xviiie siècle, s’emparent du matériau grec, c’est pour parler de l’allemagne, pas de la situation européenne. mais, en même temps, c’est universel: le mythe a toujours fonctionné comme un dispositif chargé de procurer une identité à ceux qui y adhèrent, d’une manière ou d’une autre. et adhérer au mythe, cela veut dire se laisser dicter par lui, consciemment ou inconsciemment, les conduites pratiques de l’existence. Cela ne signifie nullement que le mythe n’est qu’un réservoir de recettes. Il donne aussi des exemples, comme ceux du courage, de la douleur, de la lâcheté, etc. Le mythe donne des sortes de cadres praxiques à l’existence. Il est en réalité, pour une grande part, produit à cet effet.
Labyrinthe – Prenons le concept d’imitation ou de mimétologie historique. Le caractère indissociable du mythe et de l’histoire tient-il à un mouvement par lequel l’histoire s’introduit dans le mythe et le déforme?
Philippe Lacoue-Labarthe Je crois plutôt l’inverse. C’est le concept de mythe qui gouverne le concept d’histoire. Marx remarquait, dans un passage célèbre de son pamphlet sur le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte (1851), que les événements historiques qui, pour la première fois, se jouent comme une tragédie, dès qu’ils se répètent, apparaissent comiques. La répétition dans l’histoire, aussi atroce puisse-t-elle être, est une comédie. Cette vérité ne s’est pas démentie.
Marx citait, pour exemple, la pose à l’antique, spartiate ou romaine, des révolutionnaires de 1789. Mais, aussi bien, 1917 répète 1792. Lénine prend le pouvoir sur le modèle de la dictature montagnarde (ce qu’on appelait la Montagne, à la Convention), c’est-à-dire sur le modèle robespierriste. Hitler est nourri de néo-hellénisme à l’allemande, et dès qu’il prend le pouvoir, il accomplit son identification à Périclès. Tel est son vrai modèle. De même, Mussolini se prend pour César. Et l’on voit à quel point – dans les arts, dans les costumes, dans l’architecture, dans l’organisation des fêtes, dans les jeux, dans les formes de militarisation de la société – on a des modèles historiques devenus mythiques qui sont agissants. Hitler, c’est un mélange du caractère somptueux de l’Athènes de Périclès et de la rigidité militariste de Sparte. Ce mélange-là date de Rousseau. Et après la guerre, certaines choses sont véritablement attristantes. Déjà Napoléon s’était fait couronner empereur sur le modèle de ceux du Saint Empire romain germanique.
Au moment de la décolonisation, des dictateurs africains prennent le pouvoir, toujours sur le modèle jacobin, léniniste, suivant la révolution militaire. L’un d’eux s’est même couronné empereur, imitant Napoléon. Tout cela peut continuer longtemps. À la fin, ne restent plus que des imitations d’imitations. Le processus ne cesse de se dégrader. Combien de dictateurs sud-américains ont imité Bonaparte, à commencer par Bolivar?
Labyrinthe – Mais le schéma de l’imitation historique rendrait alors possible toute analogie concernant l’histoire du xxe siècle. Celui par exemple qui rapproche l’imitation des Anciens de l’imitation de Marx: il s’agirait d’imiter le marxisme comme s’il n’avait pas eu lieu, sachant pourtant que quelque chose y était posé par Marx. Il serait donc question de produire l’imitation originale, le mimétisme premier comme inauguration du marxisme.
Philippe Lacoue-Labarthe Cela relève d’une attitude politique générale qui définit à mes yeux ce qu’on a appelé très vaguement l’ultragauchisme européen – parce que l’on a mis beaucoup de choses hétérogènes sous ce nom. L’ultra-gauchisme européen a toujours consisté à dire ceci: il y a dans Marx une vérité que Marx n’a pas réussi à énoncer, elle y est, et c’est à nous de la trouver. Alors que, jusqu’à présent, on n’a fait qu’exploiter des vérités partielles qui étaient explicites dans Marx et qui ont eu des conséquences catastrophiques: Lénine, Trotski, Staline…
Cette ligne politique se résume ainsi : il n’y a jamais eu de communisme, il faut l’inventer, il est caché dans Marx, il est à venir. L’attitude de certains marxistes allemands, d’une certaine gauche radicale allemande, me fait beaucoup penser à ce qu’était le côté révolutionnaire de la Réforme, non pas la Réforme instituée par Luther, mais plutôt la gauche de la Réforme qui se confondait avec le mouvement piétiste, c’est-à-dire ce mouvement dans lequel ont été élevés Schiller, Hölderlin, Hegel, Schelling. Ils sont tous des enfants du piétisme politique. Le piétisme revenait à radicaliser Luther: de même que Luther disait que le catholicisme avait déformé le message chrétien, eux accusaient Luther d’avoir encore déformé le message chrétien. Ce message était donc encore quelque chose de caché, d’ésotérique, mais qu’il fallait retrouver. En ce sens-là, si l’on fait de Marx une sorte de Luther moderne, ce qui n’est pas faux, à bien des égards, c’est en effet un mouvement mystique.
Labyrinthe – Que voulez-vous dire quand vous affirmez que l’effondrement de la chrétienté est un effondrement du théologico-politique?
Philippe Lacoue-Labarthe J’appelle chrétienté l’organisation du pouvoir et de la souveraineté, en Occident, à partir de la conversion de l’empereur romain au christianisme. Une sorte de soutien théologique est apporté au politique. Les souverains sont dits souverains de droit divin par la grâce de Dieu.
La chrétienté commence, admettons-le, quand l’empereur Constantin se convertit au christianisme. Il y a eu évidemment beaucoup de résistances, en particulier en Allemagne, qui correspondent à la révolte luthérienne quelques siècles plus tard, puisque c’est toujours le nord de l’Allemagne qui se réveille contre Rome, l’Église et les pouvoirs politiques, et engage le processus de la Réforme. Malgré ces résistances, il y a bien eu une Europe chrétienne, dont l’unité relative était fondée sur la référence au christianisme. Mais le Capital a commencé à la détruire au xve siècle. Des princes, des propriétaires terriens et la bourgeoisie commerçante se sont révoltés contre la confiscation ecclésiale de la richesse et de la circulation monétaire, contre certains interdits économiques – touchant le prêt, l’intérêt, l’endettement – que justifiait une idéologie officielle de la pauvreté et de la charité. Cette rébellion économique, marchande au fond, s’est accompagnée et soutenue d’une manière de « révolution culturelle » (la Renaissance) et a commencé à saper les bases du christianisme politique: papauté, restes du Saint Empire romain-germanique, royautés, etc. Ce fut le premier grand coup porté contre la domination chrétienne, catholique, sur le politique. Il est venu, entre autres, des Médicis, des banquiers italiens, génois et espagnols; puis a eu lieu la conquête de l’Amérique du Sud, et ensuite la Réforme, qui casse la relative homogénéité du christianisme, en Europe de l’Ouest et même en Europe centrale. À ce moment-là, l’hégémonie chrétienne est mise en cause.
Labyrinthe – Ce serait donc la substitution directe d’une théologie politique par une économie politique.
Philippe Lacoue-Labarthe Oui, tout à fait. Moyennant toutefois la « révolution culturelle » que j’évoquais à l’instant: Renaissance, retour à l’antique, émancipation de la pensée, libération spirituelle (eu égard au dogmatique ou au canonique), inventivité scientifique, mutation de l’art, etc.
Labyrinthe – Mais cet effondrement est-il nécessairement un accomplissement, une situation définitive?
Philippe Lacoue-Labarthe Je crois que la chrétienté est finie. Sauf à reparaître alors, d’une manière étrange, à partir d’une version du protestantisme, qui est la version anglo-américaine, car les États-Unis sont le dernier État théologique puissant où la théologie ne soit pas simplement une révolte, comme dans les pays musulmans. C’est encore une théocratie, me semble-t-il.
Labyrinthe – Pour reprendre tout le raisonnement, tel qu’on le trouve dans un de vos textes: à l’effondrement de la chrétienté ou du théologico-politique succède la lutte entre la religion politique et la religion de l’art. Le résultat en serait la modernité, comprise comme exigence de fondation et d’Absolu, à la fin du xviiie siècle et pendant une partie du xixe. Pour isoler un quatrième mouvement dans ce cycle, la synthèse des deux religions pourrait s’accomplir, au xxe siècle, comme une espèce de tragédie formalisée ou retraduite par le concept de barbarie ou de désastre. Est-ce exact?
Philippe Lacoue-Labarthe Je ne dirais pas barbarie, mais plutôt « désastre », parce que « barbarie » renvoie encore au concept grec. Ou alors il faut prendre le concept de barbarie au sens de Lévi-Strauss: est barbare une civilisation qui trahit ses propres idéaux. En ce sens précis, on pourrait dire que le nazisme est une barbarie.
Le désastre retraduit peut-être le concept de tragique, mais pas celui de tragédie. La tragédie, c’est la représentation du tragique ; le tragique, c’est la situation qui est représentée par la tragédie. Mais en même temps cela n’est pas séparable pour l’analyse : on ne voit le tragique à l’œuvre que dans les tragédies. Quand Peter Szondi dit que depuis Aristote il y avait une poétique de la tragédie et depuis Schelling une philosophie du tragique, je ne peux pas être d’accord. Je crois que la philosophie du tragique qui existe en effet est encore forcément une poétique de la tragédie, encore un commentaire d’Aristote. On ne peut pas séparer les deux.
Labyrinthe – Revenons encore sur ce point. L’absence de fondement et la volonté d’identification qui succèdent à l’effondrement d’une transcendance chrétienne, vous les décrivez comme l’histoire d’un fictionnement qui consiste à imiter l’imitation (romaine ou française) des Anciens, en remarquant qu’une telle imitation au second degré relève d’une volonté d’art. Mais on pourrait dire de ce dessein esthétique/politique qu’il est encore de l’ordre de la transcendance.
Philippe Lacoue-Labarthe Chaque fois qu’il y a des fondations de grands empires, de grandes entités politiques, se produit toujours un énorme investissement dans l’art. Périclès a fait Athènes, c’est sous Périclès que l’art athénien a été florissant. Il a fait d’Athènes une œuvre d’art, puisque c’était cela l’image même du pouvoir et de la souveraineté.
Il n’y a qu’une puissance qui agit dans l’Histoire sans recours à la transcendance, c’est le Capital. Mais il subsiste, en même temps, un dysfonctionnement américain, puisque le pouvoir américain se réclame d’une sorte de théologie, aussi confuse soit-elle. Cette espèce d’autofreinage de l’extension du capital américain est assez étrange, si l’on considère que le Capital constitue la seule immanence. La seule machine historique qui soit totalement immanente, c’est la machine financière.
Labyrinthe – Toujours suivant votre description: imiter les Anciens suppose une appropriation du propre de l’être grec, l’inimitable même, du fait qu’il n’a jamais eu lieu. Il faut faire l’expérience de la différence et du dépaysement pour atteindre l’appropriation de soi. Le risque serait alors de sombrer dans la schizophrénie. Quels sont les termes de cette appropriation?
Philippe Lacoue-Labarthe L’art est toujours l’invention d’un impropre, pour arriver à une appropriation. Il s’agit d’introduire le propre dans l’impropre, et de montrer ce conflit même. Cela fonctionne comme le paradoxe: plus je me déproprie pour m’approprier, moins j’arrive à m’approprier, ou plus je me déproprie de fait. Ce mécanisme, qui serait idéalement un mécanisme dialectique effectif, il est impossible qu’il « réussisse ». Et la grande aventure de l’art moderne est d’avoir compris cet impossible, d’avoir subi cette impossibilité. S’il y a tant de fous, de « cas » pathologiques – Hölderlin, Poe, Lenz, puis Nietzsche, Artaud – dans cette époque, cela veut dire que la machine « je me déproprie pour m’approprier » est enrayée. C’est le mécanisme même de la folie.
Hölderlin et Nietzsche nous ont dit que nous n’avons plus rien à faire avec les Grecs. Ils sont allés jusqu’au bord d’une espèce de gouffre, et c’est ce qu’ils nous ont légué. Je ne dis pas que ce qu’il faut imiter est la psychose, mais la structure psychotique reste malgré tout ce qui nous domine. La névrose, c’est le Capital, qui gère cela très bien. La psychose, qu’elle soit individuelle ou étatique, c’est autre chose : elle n’est pas gérée.
Labyrinthe – Vous parlez de l’expérience tragique moderne comme d’une « errance de l’impensable ». L’impropre est-il cet impensable?
Philippe Lacoue-Labarthe On peut le dire. La formule, qui vient de Hölderlin, désigne le destin d’Œdipe. L’impensable tient peut-être dans cette question: pourquoi ne suis-je pas proprement moi-même? Ce qui est le cas d’Œdipe par excellence.
Labyrinthe – Chez Pasolini, par exemple, on trouve ce concept de rage qui détermine tous les éléments de la tragédie pour une expérience moderne: la sainteté irréligieuse, l’accouplement de la brutalité et de la beauté, etc. Mais à quelle réalité appartient ce concept, s’il n’est ni religieux ni politique?
Philippe Lacoue-Labarthe C’est encore un concept religieux: la colère. Chez Pasolini, un des rares artistes presque authentiquement chrétiens de ce siècle, c’est évident. Sa force lui vient d’une dernière vie primitive chrétienne, une colère contre ce monde, contre l’injustice, au nom d’un amour de l’humanité. De même, ce qui anime Marx, enfant de la Réforme marqué par le piétisme radical que j’évoquais tout à l’heure, c’est la colère. Une colère de l’Ancien Testament, comme celle des prophètes, quand ils voient l’état où se trouve Israël. Cette colère définit une sainteté, qui est l’attitude prophétique. À l’origine de cette idée, on trouve les textes du grand prédicateur Oettinger, qui a eu tant d’influence sur Schiller, Schelling, Hölderlin. Oettinger est une figure majeure du piétisme, qui est un mouvement politique, puisque son mot d’ordre est révolutionnaire. Depuis Jakob Böhme, on exigeait une Réforme généralisée. Mais pour les piétistes, la Réforme a été seulement partielle, et fut par conséquent un échec. De même, plus tard, le communisme apparaîtra comme un échec, car l’établir dans un seul pays, cela ne veut rien dire. Il fallait donc généraliser la Réforme. Or, ce mot d’ordre a été celui des jeunes républicains souabes élevés dans la théologie, dont Marx dérive en droite ligne. Il y a là une Stimmung proprement vétéro-testamentaire, comme disent les théologiens, celle de la colère. Ou bien le Dieu d’Israël est un Dieu qui se met en colère et celle-ci devient sa manifestation même; ou bien les prophètes arrivent comme des personnages étranges, non pas pour dire l’avenir, mais pour s’adresser au peuple, et, dans la colère, l’accuser. Comme Moïse, comme Jérémie se mettent en colère. La Stimmung de la sainteté, c’est la colère et donc l’amour, c’est la colère.
Labyrinthe – Ce concept de piétisme politique, médiatisé par celui de la colère, permet donc de resituer Marx dans la lignée de Hölderlin.
Philippe Lacoue-Labarthe Oui. Le seul numéro de cette revue que Marx a fondée lors de son arrivée à Paris, les Annales franco-allemandes, contient une épigraphe tirée d’Hypérion, de Hölderlin. Il s’agit de la fameuse lettre finale d’Hypérion à Bellarmin (l’avant-dernière du roman). Hypérion est aussi un roman écrit dans la colère. Il y a là une affiliation directe.
Labyrinthe – Et Heine, par exemple, se situerait-il aussi dans une telle lignée?
Philippe Lacoue-Labarthe Oui. L’Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne (1852) de Heinrich Heine a beaucoup compté pour Marx.
C’est un livre prodigieux, où l’on saisit qu’il n’y a de philosophie allemande qu’à partir du passage de Luther dans la théologie allemande en général. Marx l’a bien compris. En particulier, c’est la langue de Luther, la langue des sermons et des traités, comme de la traduction biblique, qui a formé la langue philosophique allemande. La démonstration de Heine est éblouissante.
LABYRINTHE – Cette lignée d’enragés produit-elle encore des héros tragiques, au sens de Hegel, des sujets dont l’expérience est une innocence coupable?
Philippe Lacoue-Labarthe Oui. Enragé est le bon mot, parce que les seuls révolutionnaires que Hölderlin ait rencontré à Paris – s’il est passé par Paris, ce que je crois – sont des enragés. Le concept de l’innocence coupable est ce qui définit Œdipe. Il est coupable de ce qu’il a fait, mais il ne le savait pas, donc il est innocent. Son destin est un oxymore: innocent-coupable, contradiction sans solution.
Labyrinthe – Heiner Müller a parlé une fois du tragique moderne comme d’une expérience où l’on peut vivre sans espoir et sans désespoir, ce qui revient à se nourrir de l’effet tragique – la «catharsis» – comme d’un flux d’énergie: pour que l’un reprenne ses forces, l’autre doit s’épuiser.
Philippe Lacoue-Labarthe C’est encore une conception aristotélicienne de la tragédie, tout de même. Elle fonctionne à condition que l’effondrement de l’autre soit représenté. Ce qui est évidemment le cas chez Müller.
Labyrinthe – L’image de la césure ou d’une interruption de la logique dialectique spéculative, dont il est question dans un des essais de «L’Imitation des Modernes» sur Hölderlin, est-elle à comprendre comme un mécanisme fondateur qui ne concerne que la seule tragédie, ou faut-il plutôt y voir un énoncé historique à part entière?
Philippe Lacoue-Labarthe Le hiatus découvert par Hölderlin au sein même du processus dialectique ne pouvait que jouer sur l’idéalisme spéculatif, et à terme le ruiner, ce que Heidegger a très bien vu. Je répondrai un peu comme Heiner Müller là-dessus: l’énoncé qui fait césure ne peut être qu’un énoncé qui vient des morts. Qui sont les morts, aujourd’hui? Que considère-t-on comme les morts qui pourraient énoncer quelque chose faisant coupure? Je crois que, dans l’histoire européenne la plus récente, les morts en question sont les Juifs. Mais dans la mesure où cette histoire s’efface, on ne peut plus savoir. Celui qui pourrait porter et prononcer un tel énoncé serait un artiste et personne d’autre, à la limite un philosophe, mais en tout cas il faudrait que ce soit le porte-parole des morts – ce que Müller a essayé de faire. Je nomme les Juifs à cause de l’enjeu théologico-politique qui s’est créé en Europe. Mais on peut élargir le concept à toutes les victimes de la fin du politique moderne.
Labyrinthe – Il faudrait alors revenir au parallélisme entre la tragédie et l’injustice, entendu comme concept universel. Il reprend ou resitue la continuité entre la tragédie et la politique.
Philippe Lacoue-Labarthe Le concept le plus important de la tragédie est celui de dyké, la justice. Le lieu de la tragédie a toujours été la politique. Mais la tragédie, en particulier pour Hölderlin, montre précisément que la justice est l’au-delà inaccessible de la politique, et à ce titre (transcendantal, sinon transcendant), la condition – de possibilité ou, peut-être, d’impossibilité – de la politique.
Labyrinthe – Et la religion?
Philippe Lacoue-Labarthe Pour moi, c’est de la politique mythologisée.
6  
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Philippe Lacoue-Labarthe, « De Hölderlin à Marx : mythe, imitation, tragédie », Labyrinthe, 22 | 2005, 121-133.

Référence électronique

Philippe Lacoue-Labarthe, « De Hölderlin à Marx : mythe, imitation, tragédie », Labyrinthe [En ligne], 22 | 2005 (3), mis en ligne le 22 juillet 2008, consulté le 13 mai 2012. URL : http://labyrinthe.revues.org/1484
Haut de page

Droits d’auteur

Propriété intellectuelle

Saturday, April 28, 2012

Entrevista a Mario Vargas Llosa

"Sería una tragedia que la cultura acabe en puro entretenimiento"




A Mario Vargas Llosa (Arequipa, Perú, 1936) le asaltaba desde hacía algún tiempo la incómoda sensación de que le estaban tomando el pelo. Lo empezó a sentir al visitar ciertas exposiciones y bienales, asistir a algunos espectáculos, ver determinadas películas y programas de televisión e incluso le ocurría cuando se arrellanaba en el sillón para leer ciertos libros y periódicos. En esos momentos, como él mismo cuenta, le sobrevenía la sensación, poco definida al principio, de que se estaban burlando de él, de que estaba “indefenso ante una sutil conspiración” para hacerle sentir un inculto o un estúpido, para hacerle creer que un fraude era arte; un embuste, cultura.
De esa sensación surgió una convicción y de esta un ensayo, La civilización del espectáculo (Alfaguara). En sus páginas el premio Nobel de Literatura disecciona la conversión de la cultura en un caos donde “como no hay manera de saber qué cosa es cultura, todo lo es y ya nada lo es”. Esa disolución de jerarquías y referentes es consecuencia, para Vargas Llosa, del triunfo de la frivolidad, del reinado universal del entretenimiento. Pero los efectos de este clima de banalización extrema no se limitan a la cultura. Para el escritor, y quizá sea este su juicio más severo, el empuje de la civilización del espectáculo ha anestesiado a los intelectuales, desarmado al periodismo y, sobre todo, devaluado la política, un espacio donde gana terreno el cinismo y se extiende la tolerancia hacia la corrupción, algo que el autor de Conversación en La Catedral ilustra con una anécdota de su tierra natal:
“En las últimas elecciones peruanas, el escritor Jorge Eduardo Benavides se asombró de que un taxista de Lima le dijera que iba a votar por Keiko Fujimori, la hija del dictador que cumple una pena de 25 años prisión por robos y asesinatos.
“¿A usted no le importa que el presidente Fujimori fuera un ladrón?”, le preguntó al taxista.
“No” —repuso este— “porque Fujimori solo robó lo justo”.
Lo justo. La indiferencia moral. La civilización del espectáculo.

“La frivolidad es teneruna tabla de valores completamente confundida, es el sacrificio de la visión del largo plazo
por el corto plazo, por
lo inmediato. Justamente
eso es el espectáculo”
El ensayo, un diamante para la polémica, lo explica Vargas Llosa con voz cálida y precisa, que inunda la línea telefónica desde el otro lado de Atlántico, viernes por la mañana en Lima.
P. Mantiene usted que la cultura se ha banalizado, que triunfa la frivolidad en su peor sentido, que el erotismo pierde en favor de la pornografía, que la posmodernidad es, en parte, un experimento fallido y pedante, que el periodismo amarillea, que la política se degrada, que en la civilización del espectáculo el cómico es el rey… ¿Hay escapatoria?
R. Sí, hay escapatoria. La historia no está escrita, no es fatídica, cambia. Justamente nos ha tocado vivir una época en que hemos visto las transformaciones históricas más extraordinarias e inesperadas. Si alguien me hubiera dicho cuando yo era joven que iba a ver la desaparición de la Unión Soviética, la transformación de China en un país capitalista; si alguien me hubiera dicho que América Latina iba a estar en pleno proceso de crecimiento, mientras Europa vivía su peor crisis financiera en un siglo, no me lo hubiera creído y, sin embargo, todas esas cosas han pasado. Desde luego que se puede esperar una renovación de la vida cultural, de las artes, de las humanidades, y que abandone ese sesgo cada vez más frívolo, superficial, que yo creo que es una de sus características principales hoy en día; no la única, porque hay excepciones a la regla, afortunadamente. Pero esa banalización tiene consecuencias no solamente en el campo de la cultura, sino en todos los otros. Por eso en el libro me refiero a la política, incluso a la vida sexual, a la relación humana. Todo eso se puede ver muy afectado si la cultura vive en la banalización, la frivolización permanente.

“No todos pueden ser cultos de la misma manera, no todos quieren ser cultos de la misma manera y no todos tendrían que ser cultos de la misma manera,ni muchísimo menos”
P. Y eso le produce un cierto enfado, sensación de tomadura de pelo. ¿Desde cuándo?
R. Es un proceso, no llega de una vez, pero sí recuerdo, por ejemplo, el shock que supuso para mí hace algunos años visitar la Bienal de Venecia, que era una vitrina del prestigio y la modernidad, de la novedad, del experimento, y de pronto, después de un recorrido de un par de horas, llegar a la conclusión de que allí había mucho más fraude, embuste, que seriedad, que profundidad. Fue para mí una experiencia bastante importante, que me llevó a reflexionar sobre este tema. Al final del libro, en un texto que es bastante personal, cuento cómo enriqueció mi vida leer buenos libros, conocer la gran tradición pictórica, el mundo de la música, cómo eso dio un sentido, un orden, una organización al mundo que lo hizo para mí muchísimo más interesante, más rico, más estimulante. Yo creo que sería una tragedia que justamente en una época en que hay un progreso tecnológico, científico, material extraordinario, al mismo tiempo, la cultura vaya a convertirse en un puro entretenimiento, en algo superficial, dejando un vacío que nada puede llenar, porque nada puede reemplazar a la cultura en dar un sentido más profundo, trascendente, espiritual a la vida.

Los periódicos más serios tratan de resistir al sensacionalismo, pero si la supervivencia está en juego tienen que hacer concesiones
P. Hay un momento, cuando habla usted de la añoranza, en el que dice: “Lo peor es que probablemente este fenómeno [la banalización de la cultura] no tenga arreglo y lo que yo añoro sea polvo y cenizas sin reconstitución posible”.
R. Espero equivocarme.
P. Ese pesimismo resulta llamativo en alguien de su éxito.
R. …nostalgia de viejo. A ratos siento, sí, cierta angustia porque… Mire, yo viví en Inglaterra y me acuerdo el deslumbramiento que me produjo ver la televisión; la que había conocido antes era muy pobre, muy mediocre, y de pronto descubrí que sí había posibilidades de utilizar la televisión en un sentido creativo y no solo porque los mejores escritores y dramaturgos escribían para la televisión… Había un programa que veía con pasión, se llamaba Panorama, periodismo de investigación. Me acuerdo, por ejemplo, de una entrega de dos horas sobre los disidentes en la Unión Soviética filmado en Moscú clandestinamente. Y de pronto, al cabo de los años, vi que la televisión de Inglaterra había caído también en la frivolidad total. Los mejores países, los que uno supondría que están más defendidos contra eso, han ido también sucumbiendo a esa especie de mandato generacional hacia el facilismo, la superficialidad, la frivolidad. Hay excepciones, desde luego...
P. …su propia obra es una excepción. ¿No es un ejemplo de que la capacidad de autocrítica sobrevive? ¿Qué no todo es autocomplacencia y frivolidad?

“Estallidos como el 15 M son interesantes si no caen en el conformismo de la inconformidad”
R. Sí, pero es siempre preocupante que el mayor vigor, la mayor riqueza, esté ahora en el pasado más que en el presente; que no sea algo de actualidad, sino que hay que volver la vista atrás… Y hay otro aspecto. Junto a la frivolización, hay un oscurantismo embustero que identifica la profundidad con la oscuridad y que ha llevado, por ejemplo, a la crítica a unos extremos de especialización que la pone totalmente al margen del ciudadano común y corriente, del hombre medianamente culto al que antes la crítica servía para orientarse en la oferta tan enorme.
P. Pero lo que plantea es volver a los patrones culturales. ¿Es eso posible? ¿Existe legitimidad para hacerlo? ¿No hay un cierto aristocratismo en todo ello?
R. Aristocratismo es una palabra que provoca mucho rechazo, pero por otra parte el rechazo de la élite en bloque es una gran ingenuidad. No todos pueden ser cultos de la misma manera, no todos quieren ser cultos de la misma manera y no todos tendrían que ser cultos de la misma manera, ni muchísimo menos. Hay niveles de especialización que son perfectamente explicables, a condición de que la especialización no termine por dar la espalda al resto de la sociedad, porque entonces la cultura deja ya de impregnar al conjunto de la sociedad, desaparecen esos consensos, esos denominadores comunes que te permiten discriminar entre lo que es auténtico y lo que es postizo, entre lo que es bueno y lo que es malo, entre lo que es bello y lo que es feo. Parece mentira que se haya llegado a un mundo donde ya no se pueden hacer este tipo de discriminaciones. Porque eso sí, si desaparecen esas categorías es el reino del embuste, de la picardía… La publicidad reemplaza al talento, lo fabrica, lo inventa.
P. Usted extiende su crítica a la cocina o la moda que están pasando a formar parte de la alta cultura.
R. Justamente esa es una de las manifestaciones de esa banalización y de esa frivolidad. No tengo nada contra la moda, me parece magnífico que haya una preocupación por la moda, pero desde luego no creo que la moda pueda reemplazar a la filosofía, a la literatura, a la música culta como un referente cultural. Y eso es lo que está pasando. Hoy en día hablar de cocina y hablar de la moda, es mucho más importante que hablar de filosofía o hablar de música. Eso es una deformación peligrosa y una manifestación de frivolidad terrible. ¿Qué cosa es la frivolidad? La frivolidad es tener una tabla de valores completamente confundida, es el sacrificio de la visión del largo plazo por el corto plazo, por lo inmediato. Justamente eso es el espectáculo.
P. Pero no encierra esa perspectiva una excesiva idealización del pasado, como esa edad dorada platónica que tanto criticaba Popper, y que tiene como consecuencia fosilizar la sociedad, cerrarla al cambio...
R. No, yo no estoy por la fosilización. No soy un conservador en ese sentido, desde luego que no, y sé que en el pasado, al mismo tiempo que Cervantes y que Shakespeare, existía la esclavitud, el racismo más espantoso, el dogmatismo religioso, la Inquisición, las hogueras para el disidente… Yo sé muy bien que el pasado venía con todo eso, pero al mismo tiempo no se puede negar que en ese pasado había cosas muy admirables, que han marcado profundamente el presente, que enriquecieron la vida de las gentes, la sensibilidad, la imaginación. Y esa era una función que tenía la alta cultura, y hoy día no se puede ni siquiera hablar de alta cultura porque eso es incorrecto, políticamente incorrecto.

“Hablar de moda y cocina se ha vuelto más importante que hablar de filosofía o música”
P. Hay una defensa muy interesante del erotismo en el libro, como obra de arte frente al “sexo descarnado”.
R. El erotismo fue en el mundo de la experiencia la conversión de un instinto en algo creativo, en una verdadera obra de arte y eso fue posible gracias a la cultura. Yo no creo que el erotismo nazca simplemente de una experiencia pragmática del sexo, ni muchísimo menos. Creo que es la cultura, que son las artes, el refinamiento de la sensibilidad que produce la alta cultura, la que crea el erotismo. El erotismo es una manifestación de civilizaciones, se da en sociedades que han alcanzado un cierto nivel de civilización. Y al mismo tiempo significa el respeto de las formas, la importancia de las formas en la relación sexual. Y ahí yo cito mucho a Georges Bataille, él defendió siempre el erotismo justamente como una manifestación de civilización, y fue muy reticente a la permisividad total porque creía que la permisividad total iba a matar las formas y al final se iba a llegar, otra vez, a una especie de sexo primitivo, salvaje. Y algo de eso ha pasado en nuestro tiempo.
P. Es decir, le falta erotismo a nuestra cultura.
R. Por eso el sexo significa tan poco para las nuevas generaciones. Significa un entretenimiento que es casi una gimnasia. Es como segar una fuente riquísima no solo de placer sino de enriquecimiento de la sensibilidad.
P. ¿Qué pensaría el Vargas Llosa de 25 años del libro que ha escrito el Vargas Llosa de ahora?
R. No me lo puedo imaginar. A nosotros nos ha tocado vivir una diferencia generacional sin precedentes en la historia. Precisamente por la extraordinaria revolución tecnológica, audiovisual, el mundo es tan absolutamente diferente que es muy, muy difícil ponerse hoy en día en la piel de un joven. Hay muchas cosas en el pasado que hay que suprimir, que hay que reformar sin ninguna duda. Pero hay una que yo creo que no, que hay que conservarla renovándola, actualizándola, que es la cultura. Una civilización que ha producido Goya, Rembrandt, Mahler, Goethe no es despreciable, no puede ser despreciable. Eso fijó unos ciertos patrones que deben ser, si se quiere, criticados pero mantenidos, continuados. Y esa continuación es la que yo creo que se pierde si la cultura pasa a ser una actividad secundaria y relegada al puro campo del entretenimiento.
P. Habla del pesimismo, del catastrofismo, incluso como un peligro mayor que la corrupción y cita una juventud apática, recluida en la hostilidad sistemática, aburrida. Fenómenos como el del 15-M, el de Occupy Wall Street, ¿no le generan cierta esperanza?
R. Sí, cierta esperanza sí. Siempre y cuando no se orienten en el sentido equivocado. Porque hay un cierto conformismo en la inconformidad. En eso Foucault escribió cosas muy interesantes. Pero sí, creo que hay estallidos entre los jóvenes que son bastante interesantes. No soy pesimista, sino más bien optimista, las cosas pueden cambiar para mejor. Pero hay algunos aspectos en los que es muy importante una crítica muy radical de un fenómeno representa una decadencia.
P. Una decadencia en la que incluye la corrupción política. Para ilustrarla cita usted una anécdota vivida por el escritor Jorge Eduardo Benavides, en Lima, cuando un taxista le dijo que votaba a Fujimori porque “solo robó lo justo”.
R. A mí me pareció maravillosa la historia. Hay una mentalidad ahí detrás ¿no? Un político puede robar; es más, no puede no robar, pero lo importante es que robe no más de lo debido.
P. Y ese tipo de conductas se están extendiendo…
R. …es por el desplome de los valores, no solamente estéticos, sino otros que antes, por lo menos de la boca para fuera, todos respetábamos. El político ya no debe ser honrado, debe ser eficaz. El ser honrado parece una imposibilidad connatural al oficio. Bueno, si se llega a un pesimismo de esa naturaleza entonces estamos perdidos. Y creo que no es verdad y yo lo digo, eso no es verdad. Pero hay una mentalidad que identifica la política con la picardía, con la deshonestidad. Es peligrosísimo sobre todo para el futuro de la cultura democrática. Si vamos a pensar eso entonces la cultura democrática no tiene sentido y a la corta o la larga va a desplomarse también.
P. Pero hay países donde hay mayor protección frente a la corrupción.
R. Por supuesto. La gran diferencia está en el mundo de la democracia y en el mundo del autoritarismo. En democracia hay corrupción, desde luego, lo estamos viendo todos los días. Pero precisamente lo vemos, sale a flote, existe una justicia más o menos independiente que puede todavía sancionar a los culpables. España es un ejemplo. Se puede decir que hay mucha corrupción pero estamos viendo casos de políticos importantísimos que son sentados en el banquillo de los acusados y que son condenados por pícaros, por ladrones, por traficantes. Bueno, esa es la gran diferencia. Eso no se ve en Cuba o China, donde de repente te enteras de que le cortan la cabeza a un señor porque dicen que delinquió y tenía cargos políticos. Hay diferencias. Y dentro de las democracias también. Las más avanzadas son menos corruptas que las más primitivas, las que son mucho más ineficientes. Recuerdo que en los años en que viví en Inglaterra, el escándalo más grande de corrupción fue el de un ministro de Margaret Thatcher, que no solamente perdió su ministerio sino que fue preso y perdió prácticamente todo su patrimonio por haber pasado un fin de semana en el Hotel Ritz de París, pagado por un jeque árabe. O sea, una corrupción de unos cuantos cientos o unos cuantos miles de libras esterlinas. Como comprenderá, eso en la época de Fujimori en el Perú era lo que robaba normalmente un pequeño alcalde. Ya no le digo los millones de millones de millones que consiguieron Fujimori y Montesinos. La sanción social fue muy escasa, puesto que en las últimas elecciones estuvo a punto de subir otra vez al poder con el voto popular. Esas diferencias sí son muy importantes. Y creo que es fundamental ser muy exigente y riguroso en ese campo, y no pensar que por ser político se tiene derecho a robar hasta cierto límite.
P. En las dictaduras hay evidentemente más corrupción. Pero también se da un fenómeno inverso. Ahí es donde la lucha de los intelectuales cobra mayor sentido. Es el caso de China con un premio Nobel de la Paz encarcelado.
R. Absolutamente. Cuando la libertad desaparece es cuando la libertad de pronto resulta importante. Y cuando la lucha por la libertad se convierte en una prioridad, el intelectual, el escritor, el poeta, el novelista, el pintor, de pronto empiezan a tener una importancia central en esa lucha. Ese es un fenómeno que lo estamos viendo en China, es interesantísimo, el caso de Ai Weiwei. Es una figura que representa hoy en día el espíritu de resistencia, la voluntad de apertura, de modernización, de democratización.
P. Al tratar de la degradación de los valores, incluye también el sensacionalismo en la prensa. ¿Cree usted en la autorregulación como una vía para atajar estas prácticas?
R. Creo que es la única. Que la propia prensa asuma una responsabilidad. Eso no se resuelve con sistemas de censura, ni muchísimo menos. Pero además yo creo que el sensacionalismo es la expresión de una cultura. La prensa forma parte de la vida cultural de un país. Y si la cultura empuja a la prensa a la chismografía, y hace de la chismografía un elemento central, al final el mercado se lo va a imponer a los periódicos, por más responsables y serios que quieran ser. Y eso lo estamos viendo en todas partes. Los periódicos más serios tratan de resistir, pero en un momento dado, si la supervivencia está en juego, tienen que hacer concesiones. El origen no está en los periódicos, el origen está en la cultura reinante, que impone la frivolidad y el amarillismo.

Hay una mentalidad que identifica la política con la deshonestidad,
eso es peligrosísimo
para el futuro
de la cultura democrática
P. Usted ha sufrido el sensacionalismo.
R. Lo he padecido. Toda persona que es conocida hoy en día es irremediablemente víctima de la chismografía. Pasas a ser un objeto que ya no puede controlar su propia imagen. La imagen se puede distorsionar hasta unos extremos indescriptibles. Mucho más si haces política en un mundo subdesarrollado. Allí ya todo puede ocurrir.
P. Y hay un efecto multiplicador con las nuevas tecnologías.
R. Frente a las cuales te puedes defender muy mal. A mí me pasó una experiencia hace un tiempo en Argentina. Una señora me felicitó por un texto que me dijo le había conmovido mucho de homenaje a la mujer. Y yo le dije que muchas gracias, pero que no había escrito ningún homenaje a la mujer. Pensé que era una cosa que se había inventado ella o que se había confundido. Un tiempo después me mandan mi elogio a la mujer, que había aparecido en Internet. Un texto de una cursilería que da vergüenza ajena, firmado por mí y lanzado al espacio con motivo de no sé qué. ¿Cómo te defiendes contra eso? Es absolutamente terrible. De pronto pierdes tu identidad, porque hoy en día hay esos mecanismos que permiten falsificaciones de esa índole. A mí me parece bastante aterrador. Tampoco puedes dedicar tu vida a rectificar. Al final dejas de escribir, dejas de leer, para tratar de rectificar todas las falsedades, invenciones que te atribuyen. Eso es uno de los aspectos justamente de la irresponsabilidad que ha traído la gran revolución audiovisual.
P. Pero también hay que reconocer que el universo de Internet y las redes sociales permiten la exposición universal de un artista o de un pensador al instante.
R. Y burlar todos los sistemas de censura; eso es un progreso. Pero al mismo tiempo también es otra forma de confusión que tiene efectos muy negativos en la cultura, en la información. El exceso de información en última instancia también significa la desaparición de la discriminación, de las jerarquías, de las prioridades. Todo alcanza un mismo nivel de importancia por el simple hecho de estar en la pantalla.
P. Aunque no ataca a las religiones, sino al contrario, se percibe en el libro un canto al ateísmo ilustrado. Hay un momento incluso que identifica cultura profunda con aquella fuerza capaz de reemplazar el vacío dejado por la religión.
R. La idea liberal, tradicional, de que con el avance del conocimiento, la religión se iba a ir desvaneciendo fue una ingenuidad. El grueso de la gente, países cultos o países incultos, necesita una trascendencia, algo que le asegure que no perecerá definitivamente, y que habrá otra vida de la índole que sea, y eso es lo que sostiene la religión. Solo una minoría de personas, y eso ha sido igual en el pasado y en el presente, llega a llenar ese vacío con la cultura, que les da suficiente seguridad, suficiente resistencia para aceptar la idea de la extinción. Pero es una ingenuidad combatir a la religión. Tiene una función que cumplir, y es dar ese mínimo de seguridad que permite vivir a la gente con la esperanza de otra vida, de una defensa contra la extinción que aterra a todas las generaciones, no importa que nivel de cultura tenga esa sociedad. Eso lo debemos aceptar los creyentes o no creyentes, siempre y cuando la religión no pase a identificarse con el Estado, porque entonces desaparece la libertad. La religión por definición es dogmática, establece verdades absolutas, y no quiere coexistir con verdades contradictorias. Pero mientras la religión ocupe el espacio que le es propio, creo que es indispensable para que una sociedad sea verdaderamente democrática, libre, en la que se pueda coexistir en la diversidad.
***
La diversidad, la libertad, la tolerancia. El escritor vive y revive en esas palabras. A lo largo de la entrevista, la amargura que, a veces, asoma en su discurso ante lo que considera la devastación de la cultura, siempre se atempera con ellas. De algún modo, son su anclaje ateo y su religión frente al espectáculo.
—“Hemos escrito otro libro, ¿eh?”, bromea antes de despedirse