Sunday, May 13, 2012

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Actualité de la recherche (n° 22)
Entretien

De Hölderlin à Marx: mythe, imitation, tragédie




Interview by Bruno Duarte
Philippe Lacoue-Labarthe
p. 121-133

Texte intégral

Texte intégral en libre accès disponible depuis le 22 juillet 2008.
1L’œuvre de Friedrich Hölderlin occupe depuis longtemps une place d’exception dans la pensée du philosophe Philippe Lacoue-Labarthe. On pourrait aller jusqu’à dire de son travail sur le poète allemand qu’il apparaît comme le point d’intersection de deux problèmes fondamentaux : d’un côté, le théâtre, la question de la représentation et de la mimésis ; de l’autre, une position critique inépuisable face à la philosophie de Heidegger et au rapport général reliant l’art, la philosophie et la politique.
2En 1978, Philippe Lacoue-Labarthe traduit en français la traduction allemande d’Antigone, de Sophocle, faite par Hölderlin, qu’il a mise en scène deux fois au Théâtre national de Strasbourg (TNS), en collaboration avec Michel Deutsch. Cette collaboration se poursuit en 1982 au TNS avec Les Phéniciennes d’Euripide, et en 1990 au centre Georges-Pompidou avec Thermidor, de Michel Deutsch. On compte également parmi ses activités de mise en scène et de dramaturgie La Représentation
3– Théâtre et Philosophie, au Festival d’Avignon de 1984. Et peu de temps après, il co-écrit et co-met en scène, avec Michel Deutsch, Sit venia verbo (Centre dramatique des Alpes, Grenoble ; puis théâtre de la Colline, Paris). En 1998, Philippe Lacoue-Labarthe revient à Hölderlin pour traduire sa version d’Œdipe le tyran, toujours un travail pour le théâtre, cette fois-ci directement lié à la publication de deux textes : Métaphrasis et Le Théâtre de Hölderlin (Puf, 1998).
4À son tour, la lecture heideggerienne de Hölderlin, tout comme l’effet d’appropriation et de remythologisation qui s’y trouve impliqué font l’objet des textes qui composent le volume Heidegger – La Politique du poème (Galilée, 2002). Plus récemment, Philippe Lacoue-Labarthe a signé le film Andenken, je pense à vous (collection Proëme, Hors-Oeil, 2004), essai autour du poème de Hölderlin. Il a en outre participé, avec Bernard Stiegler, Jean-Luc Nancy et Hans Jürgen Syberberg, au film The Ister, de David Barison et Daniel Ross (Australie, 2004), lui aussi centré sur le rapport de Heidegger à Hölderlin.
5L’entretien qui suit ne touche pas à l’immense problème posé par l’interprétation heideggerienne de Hölderlin. Il prend plutôt comme point de départ les deux textes de Philippe Lacoue-Labarthe qui font date et que l’on peut lire dans L’Imitation des modernes (Typographies 2), publié en 1986 chez Galilée: « Hölderlin et les Grecs » et « La césure du spéculatif ». Bien que partiellement, il fait référence aussi à quelques-unes des thèses proposées dans les livres La Fiction du politique. Heidegger, l’art et la politique (Christian Bourgois, 1987) et Le Mythe nazi (Éditions de l’Aube, 1991, en collaboration avec Jean-Luc Nancy).

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Labyrinthe – Vous avez traduit les traductions, faites par Hölderlin, d’Antigone et d’Œdipe le tyran de Sophocle. Quand et pourquoi exactement?
Philippe Lacoue-Labarthe La première fois, c’était en effet Antigone, vers 1977-1978. La pièce a été représentée deux fois au Théâtre national de Strasbourg, en 1978 et 1979, dans deux mises en scène différentes. Puis, vingt ans plus tard, le TNS m’a demandé la traduction d’Œdipe, que j’ai faite en 1997-1998.
Labyrinthe – Traduire une traduction relève soit de l’imitation, soit d’une violence envers le texte original. Comment avez-vous vécu ce travail, et que signifie, pratiquement, de traduire une traduction?
Philippe Lacoue-Labarthe Je me suis toujours réglé sur ce que j’avais lu dans l’essai de Walter Benjamin, La Tâche du traducteur : traduire est une grande tâche, qui se confond presque avec la littérature elle-même, mais traduire ce qui est déjà de l’ordre de la traduction n’a aucun sens. Sauf à considérer que les traductions de Hölderlin sont tellement des traductions qu’à la limite elles sont des œuvres de Hölderlin. C’est ainsi que j’ai considéré les choses. Évidemment, j’ai regardé le texte grec, parce que je voulais mesurer l’écart que Hölderlin, volontairement ou pas, avait pris avec lui, mais je traduisais l’allemand, pas le grec. Je ne traduisais pas Sophocle, mais plutôt un texte que j’attribuais à Hölderlin, comme si c’était un poème de Hölderlin.
Labyrinthe – Envisager l’écriture moderne comme traduction ou réécriture revient chez Hölderlin à travailler sur une répétition de ce qui n’a jamais eu lieu dans l’art grec, et qui pourtant y était, comme vous l’affirmez. L’écriture est alors de l’ordre du paradoxe, quelque chose comme une répétition inaugurale, une fondation mimétique originale.
Philippe Lacoue-Labarthe Je crois que l’expérience de ce paradoxe est l’expérience même de la littérature. Toute littérature s’écrit à partir d’une autre littérature. On le voit par exemple dès la tragédie grecque : les grands tragiques écrivent à partir d’intrigues ou de fables
mythoi, comme dit Aristote – léguées par la tradition, écrite ou orale, des poèmes épiques, et ils transforment cela comme ils veulent. Quand on voit les écarts que prennent Sophocle et Euripide à l’égard des mêmes épisodes de la légende et du mythe, c’est impressionnant.
Prenons Les Phéniciennes d’Euripide, par exemple. Œdipe, quand ses fils se battent pour le pouvoir à Thèbes et qu’Antigone intervient, est enfermé dans le palais et pas du tout parti en exil. Jocaste est encore vivante, et c’est elle qui essaie de séparer les deux frères et de représenter la justice. Cela veut dire qu’il existait probablement un cycle légendaire ou mythique autour de Thèbes, avec toute la filiation qui engendre finalement Œdipe. Il y avait donc une histoire à peu près fixée, des récits, probablement écrits, parce que, contrairement à ce que l’on croit, les grandes épopées ont été écrites relativement tard, y compris celle d’Homère, et c’est à partir de ces scénarios-là que les tragiques travaillaient, en changeant ce qu’ils voulaient changer. C’est la règle de toute littérature: on écrit toujours à partir de quelque chose qui a déjà été écrit.
Labyrinthe – Après l’échec de La Mort d’Empédocle (1798), Hölderlin érige Œdipe en modèle de la tragédie moderne, en édifiant celle-ci comme traduction de la tragédie ancienne. Comment faut-il penser cette transformation?
Philippe Lacoue-Labarthe En effet, Hölderlin ne parvient pas à écrire Empédocle : ne trouvant pas de scénario, à l’époque même où il lisait et relisait la Poétique d’Aristote, il doit se rendre compte que, pour Aristote, une tragédie, c’est une bonne intrigue. Il comprend que son scénario n’est pas bon, parce qu’il est tout simplement l’application d’une sorte de fable spéculative au théâtre, ce qui ne peut pas faire du théâtre. Il n’y a pas de conflit, il n’y a aucune intrigue réelle.
Ensuite, je dirais que l’idée de traduire Sophocle, donc de traduire, au sens fort, du grec ancien pour le présenter comme un exemple moderne, c’est une idée de Winckelmann radicalisée. Quand Winckelmann disait: il nous faut imiter les Anciens pour devenir à notre tour inimitables – une proposition des Pensées sur l’imitation des œuvres grecques en peinture et en sculpture (1755) –, je crois que Hölderlin est le premier à prendre cette sentence au pied de la lettre. Il se rend compte que, dans ce qu’il connaît en tout cas – le classicisme français, le théâtre de Schiller et de Goethe –, à chaque fois il y a une espèce d’adaptation, de modernisation de la tragédie ancienne, sans qu’il y ait encore un effort pour retrouver ce que cette langue, cette dramaturgie pouvaient avoir d’archaïque, d’antérieur à tout ce qui a été ensuite imité par la tradition (toutes les traditions romaines, et ensuite tout ce qui s’est fait après la Renaissance).
Hölderlin veut faire une traduction beaucoup plus fidèle à l’original; avec cette idée, en effet paradoxale, que plus on est fidèle à l’original, plus on colle à la langue de ce genre d’œuvres: plus c’est surprenant historiquement, et plus cela peut produire un choc dans le théâtre moderne, ne serait-ce que parce que Hölderlin essaie de traduire littéralement, même en courant le risque de se tromper. Il essaie de scander et de respecter une prosodie qui est celle des Grecs et qu’il tente d’adapter à la prosodie allemande – ce qui n’est pas facile, et qui force à créer un langage pour le moins incompréhensible pour cette époque. Il dit justement que cela est aussi incompréhensible pour notre époque que cela pouvait l’être pour les Grecs eux-mêmes. Et je crois que c’était son dernier projet, et que cela devrait représenter pour lui une étape décisive dans ce qu’il cherchait à faire, c’est-à-dire produire une littérature vraiment moderne, vraiment dégagée du modèle ancien. Le paradoxe de sa démarche, c’est qu’une extrême fidélité aux œuvres anciennes revient à prendre un maximum de distance par rapport à elles. Plus je suis fidèle aux Anciens, plus je suis moderne: c’est la structure même du paradoxe. Et je crois que c’est exactement ce qu’il cherchait.
Labyrinthe – L’ambition de créer une écriture moderne n’est-elle pas aussi un geste politique dissimulé?
Philippe Lacoue-Labarthe Hölderlin avait à sa disposition trois corpus tragiques; après avoir été tenté par Euripide (Les Bacchantes), il n’a retenu que Sophocle, et dans Sophocle il n’a choisi qu’Antigone et Œdipe : Antigone pour le tragique ancien et Œdipe pour le tragique moderne. S’il a fait ce choix, il me semble que c’est, pour l’essentiel, en raison de préoccupations politiques modernes. Œdipe, en particulier, était un personnage qui refaisait surface dans l’histoire, sous la forme du dictateur de la raison. C’était la Révolution française, Robespierre, Saint-Just, puis ensuite Bonaparte. Les traductions de Hölderlin sont contemporaines de la montée en puissance de Bonaparte, qu’il admirait énormément: il était persuadé que Bonaparte avait pacifié l’Europe et réglé le problème, non pas des États-nations, mais celui des maisons royales, qu’il était parvenu à établir une République universelle, c’est-à-dire, si l’on excepte l’Amérique, européenne. Plus tard, il aura peut-être été déçu, mais au moment où il écrit Œdipe, la figure de Bonaparte, du successeur de Robespierre, est encore indécise, mais au bord de la démesure (de l’hybris), et je crois qu’il veut montrer à quel point la tragédie d’Œdipe, de cet homme qui croit tout savoir, qui incarne la raison, et qui voudrait incarner un nouveau droit, une nouvelle justice, une souveraineté, que cette figure-là est moderne. Jusque dans sa « folie ».
Labyrinthe – Cela croise en un sens votre analyse du mythe (dans « La Fiction du politique » et « Le Mythe nazi ») comme fictionnement, façonnement ou présentation d’un modèle, analyse elle-même liée à la question du mimétisme (imitation « originale » des Anciens) comme production de l’identité de tout un peuple, à savoir l’Allemagne. Il reste pourtant à définir la portée de ce mécanisme. S’agit-il d’une dimension politique circonscrite ou d’un principe universel soumis aux lois de la tragédie?
Philippe Lacoue-Labarthe Je dirais que c’est plutôt universel. Mes analyses sur l’Allemagne concernent un contexte où il se trouve qu’on a fait grand cas, pendant plus d’un siècle, de la tragédie, et où il y a un enjeu politique visible dans les œuvres qu’on a pu produire, quel que soit l’axe politique choisi. Quand les Allemands, même à partir de Goethe, dès la fin du xviiie siècle, s’emparent du matériau grec, c’est pour parler de l’allemagne, pas de la situation européenne. mais, en même temps, c’est universel: le mythe a toujours fonctionné comme un dispositif chargé de procurer une identité à ceux qui y adhèrent, d’une manière ou d’une autre. et adhérer au mythe, cela veut dire se laisser dicter par lui, consciemment ou inconsciemment, les conduites pratiques de l’existence. Cela ne signifie nullement que le mythe n’est qu’un réservoir de recettes. Il donne aussi des exemples, comme ceux du courage, de la douleur, de la lâcheté, etc. Le mythe donne des sortes de cadres praxiques à l’existence. Il est en réalité, pour une grande part, produit à cet effet.
Labyrinthe – Prenons le concept d’imitation ou de mimétologie historique. Le caractère indissociable du mythe et de l’histoire tient-il à un mouvement par lequel l’histoire s’introduit dans le mythe et le déforme?
Philippe Lacoue-Labarthe Je crois plutôt l’inverse. C’est le concept de mythe qui gouverne le concept d’histoire. Marx remarquait, dans un passage célèbre de son pamphlet sur le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte (1851), que les événements historiques qui, pour la première fois, se jouent comme une tragédie, dès qu’ils se répètent, apparaissent comiques. La répétition dans l’histoire, aussi atroce puisse-t-elle être, est une comédie. Cette vérité ne s’est pas démentie.
Marx citait, pour exemple, la pose à l’antique, spartiate ou romaine, des révolutionnaires de 1789. Mais, aussi bien, 1917 répète 1792. Lénine prend le pouvoir sur le modèle de la dictature montagnarde (ce qu’on appelait la Montagne, à la Convention), c’est-à-dire sur le modèle robespierriste. Hitler est nourri de néo-hellénisme à l’allemande, et dès qu’il prend le pouvoir, il accomplit son identification à Périclès. Tel est son vrai modèle. De même, Mussolini se prend pour César. Et l’on voit à quel point – dans les arts, dans les costumes, dans l’architecture, dans l’organisation des fêtes, dans les jeux, dans les formes de militarisation de la société – on a des modèles historiques devenus mythiques qui sont agissants. Hitler, c’est un mélange du caractère somptueux de l’Athènes de Périclès et de la rigidité militariste de Sparte. Ce mélange-là date de Rousseau. Et après la guerre, certaines choses sont véritablement attristantes. Déjà Napoléon s’était fait couronner empereur sur le modèle de ceux du Saint Empire romain germanique.
Au moment de la décolonisation, des dictateurs africains prennent le pouvoir, toujours sur le modèle jacobin, léniniste, suivant la révolution militaire. L’un d’eux s’est même couronné empereur, imitant Napoléon. Tout cela peut continuer longtemps. À la fin, ne restent plus que des imitations d’imitations. Le processus ne cesse de se dégrader. Combien de dictateurs sud-américains ont imité Bonaparte, à commencer par Bolivar?
Labyrinthe – Mais le schéma de l’imitation historique rendrait alors possible toute analogie concernant l’histoire du xxe siècle. Celui par exemple qui rapproche l’imitation des Anciens de l’imitation de Marx: il s’agirait d’imiter le marxisme comme s’il n’avait pas eu lieu, sachant pourtant que quelque chose y était posé par Marx. Il serait donc question de produire l’imitation originale, le mimétisme premier comme inauguration du marxisme.
Philippe Lacoue-Labarthe Cela relève d’une attitude politique générale qui définit à mes yeux ce qu’on a appelé très vaguement l’ultragauchisme européen – parce que l’on a mis beaucoup de choses hétérogènes sous ce nom. L’ultra-gauchisme européen a toujours consisté à dire ceci: il y a dans Marx une vérité que Marx n’a pas réussi à énoncer, elle y est, et c’est à nous de la trouver. Alors que, jusqu’à présent, on n’a fait qu’exploiter des vérités partielles qui étaient explicites dans Marx et qui ont eu des conséquences catastrophiques: Lénine, Trotski, Staline…
Cette ligne politique se résume ainsi : il n’y a jamais eu de communisme, il faut l’inventer, il est caché dans Marx, il est à venir. L’attitude de certains marxistes allemands, d’une certaine gauche radicale allemande, me fait beaucoup penser à ce qu’était le côté révolutionnaire de la Réforme, non pas la Réforme instituée par Luther, mais plutôt la gauche de la Réforme qui se confondait avec le mouvement piétiste, c’est-à-dire ce mouvement dans lequel ont été élevés Schiller, Hölderlin, Hegel, Schelling. Ils sont tous des enfants du piétisme politique. Le piétisme revenait à radicaliser Luther: de même que Luther disait que le catholicisme avait déformé le message chrétien, eux accusaient Luther d’avoir encore déformé le message chrétien. Ce message était donc encore quelque chose de caché, d’ésotérique, mais qu’il fallait retrouver. En ce sens-là, si l’on fait de Marx une sorte de Luther moderne, ce qui n’est pas faux, à bien des égards, c’est en effet un mouvement mystique.
Labyrinthe – Que voulez-vous dire quand vous affirmez que l’effondrement de la chrétienté est un effondrement du théologico-politique?
Philippe Lacoue-Labarthe J’appelle chrétienté l’organisation du pouvoir et de la souveraineté, en Occident, à partir de la conversion de l’empereur romain au christianisme. Une sorte de soutien théologique est apporté au politique. Les souverains sont dits souverains de droit divin par la grâce de Dieu.
La chrétienté commence, admettons-le, quand l’empereur Constantin se convertit au christianisme. Il y a eu évidemment beaucoup de résistances, en particulier en Allemagne, qui correspondent à la révolte luthérienne quelques siècles plus tard, puisque c’est toujours le nord de l’Allemagne qui se réveille contre Rome, l’Église et les pouvoirs politiques, et engage le processus de la Réforme. Malgré ces résistances, il y a bien eu une Europe chrétienne, dont l’unité relative était fondée sur la référence au christianisme. Mais le Capital a commencé à la détruire au xve siècle. Des princes, des propriétaires terriens et la bourgeoisie commerçante se sont révoltés contre la confiscation ecclésiale de la richesse et de la circulation monétaire, contre certains interdits économiques – touchant le prêt, l’intérêt, l’endettement – que justifiait une idéologie officielle de la pauvreté et de la charité. Cette rébellion économique, marchande au fond, s’est accompagnée et soutenue d’une manière de « révolution culturelle » (la Renaissance) et a commencé à saper les bases du christianisme politique: papauté, restes du Saint Empire romain-germanique, royautés, etc. Ce fut le premier grand coup porté contre la domination chrétienne, catholique, sur le politique. Il est venu, entre autres, des Médicis, des banquiers italiens, génois et espagnols; puis a eu lieu la conquête de l’Amérique du Sud, et ensuite la Réforme, qui casse la relative homogénéité du christianisme, en Europe de l’Ouest et même en Europe centrale. À ce moment-là, l’hégémonie chrétienne est mise en cause.
Labyrinthe – Ce serait donc la substitution directe d’une théologie politique par une économie politique.
Philippe Lacoue-Labarthe Oui, tout à fait. Moyennant toutefois la « révolution culturelle » que j’évoquais à l’instant: Renaissance, retour à l’antique, émancipation de la pensée, libération spirituelle (eu égard au dogmatique ou au canonique), inventivité scientifique, mutation de l’art, etc.
Labyrinthe – Mais cet effondrement est-il nécessairement un accomplissement, une situation définitive?
Philippe Lacoue-Labarthe Je crois que la chrétienté est finie. Sauf à reparaître alors, d’une manière étrange, à partir d’une version du protestantisme, qui est la version anglo-américaine, car les États-Unis sont le dernier État théologique puissant où la théologie ne soit pas simplement une révolte, comme dans les pays musulmans. C’est encore une théocratie, me semble-t-il.
Labyrinthe – Pour reprendre tout le raisonnement, tel qu’on le trouve dans un de vos textes: à l’effondrement de la chrétienté ou du théologico-politique succède la lutte entre la religion politique et la religion de l’art. Le résultat en serait la modernité, comprise comme exigence de fondation et d’Absolu, à la fin du xviiie siècle et pendant une partie du xixe. Pour isoler un quatrième mouvement dans ce cycle, la synthèse des deux religions pourrait s’accomplir, au xxe siècle, comme une espèce de tragédie formalisée ou retraduite par le concept de barbarie ou de désastre. Est-ce exact?
Philippe Lacoue-Labarthe Je ne dirais pas barbarie, mais plutôt « désastre », parce que « barbarie » renvoie encore au concept grec. Ou alors il faut prendre le concept de barbarie au sens de Lévi-Strauss: est barbare une civilisation qui trahit ses propres idéaux. En ce sens précis, on pourrait dire que le nazisme est une barbarie.
Le désastre retraduit peut-être le concept de tragique, mais pas celui de tragédie. La tragédie, c’est la représentation du tragique ; le tragique, c’est la situation qui est représentée par la tragédie. Mais en même temps cela n’est pas séparable pour l’analyse : on ne voit le tragique à l’œuvre que dans les tragédies. Quand Peter Szondi dit que depuis Aristote il y avait une poétique de la tragédie et depuis Schelling une philosophie du tragique, je ne peux pas être d’accord. Je crois que la philosophie du tragique qui existe en effet est encore forcément une poétique de la tragédie, encore un commentaire d’Aristote. On ne peut pas séparer les deux.
Labyrinthe – Revenons encore sur ce point. L’absence de fondement et la volonté d’identification qui succèdent à l’effondrement d’une transcendance chrétienne, vous les décrivez comme l’histoire d’un fictionnement qui consiste à imiter l’imitation (romaine ou française) des Anciens, en remarquant qu’une telle imitation au second degré relève d’une volonté d’art. Mais on pourrait dire de ce dessein esthétique/politique qu’il est encore de l’ordre de la transcendance.
Philippe Lacoue-Labarthe Chaque fois qu’il y a des fondations de grands empires, de grandes entités politiques, se produit toujours un énorme investissement dans l’art. Périclès a fait Athènes, c’est sous Périclès que l’art athénien a été florissant. Il a fait d’Athènes une œuvre d’art, puisque c’était cela l’image même du pouvoir et de la souveraineté.
Il n’y a qu’une puissance qui agit dans l’Histoire sans recours à la transcendance, c’est le Capital. Mais il subsiste, en même temps, un dysfonctionnement américain, puisque le pouvoir américain se réclame d’une sorte de théologie, aussi confuse soit-elle. Cette espèce d’autofreinage de l’extension du capital américain est assez étrange, si l’on considère que le Capital constitue la seule immanence. La seule machine historique qui soit totalement immanente, c’est la machine financière.
Labyrinthe – Toujours suivant votre description: imiter les Anciens suppose une appropriation du propre de l’être grec, l’inimitable même, du fait qu’il n’a jamais eu lieu. Il faut faire l’expérience de la différence et du dépaysement pour atteindre l’appropriation de soi. Le risque serait alors de sombrer dans la schizophrénie. Quels sont les termes de cette appropriation?
Philippe Lacoue-Labarthe L’art est toujours l’invention d’un impropre, pour arriver à une appropriation. Il s’agit d’introduire le propre dans l’impropre, et de montrer ce conflit même. Cela fonctionne comme le paradoxe: plus je me déproprie pour m’approprier, moins j’arrive à m’approprier, ou plus je me déproprie de fait. Ce mécanisme, qui serait idéalement un mécanisme dialectique effectif, il est impossible qu’il « réussisse ». Et la grande aventure de l’art moderne est d’avoir compris cet impossible, d’avoir subi cette impossibilité. S’il y a tant de fous, de « cas » pathologiques – Hölderlin, Poe, Lenz, puis Nietzsche, Artaud – dans cette époque, cela veut dire que la machine « je me déproprie pour m’approprier » est enrayée. C’est le mécanisme même de la folie.
Hölderlin et Nietzsche nous ont dit que nous n’avons plus rien à faire avec les Grecs. Ils sont allés jusqu’au bord d’une espèce de gouffre, et c’est ce qu’ils nous ont légué. Je ne dis pas que ce qu’il faut imiter est la psychose, mais la structure psychotique reste malgré tout ce qui nous domine. La névrose, c’est le Capital, qui gère cela très bien. La psychose, qu’elle soit individuelle ou étatique, c’est autre chose : elle n’est pas gérée.
Labyrinthe – Vous parlez de l’expérience tragique moderne comme d’une « errance de l’impensable ». L’impropre est-il cet impensable?
Philippe Lacoue-Labarthe On peut le dire. La formule, qui vient de Hölderlin, désigne le destin d’Œdipe. L’impensable tient peut-être dans cette question: pourquoi ne suis-je pas proprement moi-même? Ce qui est le cas d’Œdipe par excellence.
Labyrinthe – Chez Pasolini, par exemple, on trouve ce concept de rage qui détermine tous les éléments de la tragédie pour une expérience moderne: la sainteté irréligieuse, l’accouplement de la brutalité et de la beauté, etc. Mais à quelle réalité appartient ce concept, s’il n’est ni religieux ni politique?
Philippe Lacoue-Labarthe C’est encore un concept religieux: la colère. Chez Pasolini, un des rares artistes presque authentiquement chrétiens de ce siècle, c’est évident. Sa force lui vient d’une dernière vie primitive chrétienne, une colère contre ce monde, contre l’injustice, au nom d’un amour de l’humanité. De même, ce qui anime Marx, enfant de la Réforme marqué par le piétisme radical que j’évoquais tout à l’heure, c’est la colère. Une colère de l’Ancien Testament, comme celle des prophètes, quand ils voient l’état où se trouve Israël. Cette colère définit une sainteté, qui est l’attitude prophétique. À l’origine de cette idée, on trouve les textes du grand prédicateur Oettinger, qui a eu tant d’influence sur Schiller, Schelling, Hölderlin. Oettinger est une figure majeure du piétisme, qui est un mouvement politique, puisque son mot d’ordre est révolutionnaire. Depuis Jakob Böhme, on exigeait une Réforme généralisée. Mais pour les piétistes, la Réforme a été seulement partielle, et fut par conséquent un échec. De même, plus tard, le communisme apparaîtra comme un échec, car l’établir dans un seul pays, cela ne veut rien dire. Il fallait donc généraliser la Réforme. Or, ce mot d’ordre a été celui des jeunes républicains souabes élevés dans la théologie, dont Marx dérive en droite ligne. Il y a là une Stimmung proprement vétéro-testamentaire, comme disent les théologiens, celle de la colère. Ou bien le Dieu d’Israël est un Dieu qui se met en colère et celle-ci devient sa manifestation même; ou bien les prophètes arrivent comme des personnages étranges, non pas pour dire l’avenir, mais pour s’adresser au peuple, et, dans la colère, l’accuser. Comme Moïse, comme Jérémie se mettent en colère. La Stimmung de la sainteté, c’est la colère et donc l’amour, c’est la colère.
Labyrinthe – Ce concept de piétisme politique, médiatisé par celui de la colère, permet donc de resituer Marx dans la lignée de Hölderlin.
Philippe Lacoue-Labarthe Oui. Le seul numéro de cette revue que Marx a fondée lors de son arrivée à Paris, les Annales franco-allemandes, contient une épigraphe tirée d’Hypérion, de Hölderlin. Il s’agit de la fameuse lettre finale d’Hypérion à Bellarmin (l’avant-dernière du roman). Hypérion est aussi un roman écrit dans la colère. Il y a là une affiliation directe.
Labyrinthe – Et Heine, par exemple, se situerait-il aussi dans une telle lignée?
Philippe Lacoue-Labarthe Oui. L’Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne (1852) de Heinrich Heine a beaucoup compté pour Marx.
C’est un livre prodigieux, où l’on saisit qu’il n’y a de philosophie allemande qu’à partir du passage de Luther dans la théologie allemande en général. Marx l’a bien compris. En particulier, c’est la langue de Luther, la langue des sermons et des traités, comme de la traduction biblique, qui a formé la langue philosophique allemande. La démonstration de Heine est éblouissante.
LABYRINTHE – Cette lignée d’enragés produit-elle encore des héros tragiques, au sens de Hegel, des sujets dont l’expérience est une innocence coupable?
Philippe Lacoue-Labarthe Oui. Enragé est le bon mot, parce que les seuls révolutionnaires que Hölderlin ait rencontré à Paris – s’il est passé par Paris, ce que je crois – sont des enragés. Le concept de l’innocence coupable est ce qui définit Œdipe. Il est coupable de ce qu’il a fait, mais il ne le savait pas, donc il est innocent. Son destin est un oxymore: innocent-coupable, contradiction sans solution.
Labyrinthe – Heiner Müller a parlé une fois du tragique moderne comme d’une expérience où l’on peut vivre sans espoir et sans désespoir, ce qui revient à se nourrir de l’effet tragique – la «catharsis» – comme d’un flux d’énergie: pour que l’un reprenne ses forces, l’autre doit s’épuiser.
Philippe Lacoue-Labarthe C’est encore une conception aristotélicienne de la tragédie, tout de même. Elle fonctionne à condition que l’effondrement de l’autre soit représenté. Ce qui est évidemment le cas chez Müller.
Labyrinthe – L’image de la césure ou d’une interruption de la logique dialectique spéculative, dont il est question dans un des essais de «L’Imitation des Modernes» sur Hölderlin, est-elle à comprendre comme un mécanisme fondateur qui ne concerne que la seule tragédie, ou faut-il plutôt y voir un énoncé historique à part entière?
Philippe Lacoue-Labarthe Le hiatus découvert par Hölderlin au sein même du processus dialectique ne pouvait que jouer sur l’idéalisme spéculatif, et à terme le ruiner, ce que Heidegger a très bien vu. Je répondrai un peu comme Heiner Müller là-dessus: l’énoncé qui fait césure ne peut être qu’un énoncé qui vient des morts. Qui sont les morts, aujourd’hui? Que considère-t-on comme les morts qui pourraient énoncer quelque chose faisant coupure? Je crois que, dans l’histoire européenne la plus récente, les morts en question sont les Juifs. Mais dans la mesure où cette histoire s’efface, on ne peut plus savoir. Celui qui pourrait porter et prononcer un tel énoncé serait un artiste et personne d’autre, à la limite un philosophe, mais en tout cas il faudrait que ce soit le porte-parole des morts – ce que Müller a essayé de faire. Je nomme les Juifs à cause de l’enjeu théologico-politique qui s’est créé en Europe. Mais on peut élargir le concept à toutes les victimes de la fin du politique moderne.
Labyrinthe – Il faudrait alors revenir au parallélisme entre la tragédie et l’injustice, entendu comme concept universel. Il reprend ou resitue la continuité entre la tragédie et la politique.
Philippe Lacoue-Labarthe Le concept le plus important de la tragédie est celui de dyké, la justice. Le lieu de la tragédie a toujours été la politique. Mais la tragédie, en particulier pour Hölderlin, montre précisément que la justice est l’au-delà inaccessible de la politique, et à ce titre (transcendantal, sinon transcendant), la condition – de possibilité ou, peut-être, d’impossibilité – de la politique.
Labyrinthe – Et la religion?
Philippe Lacoue-Labarthe Pour moi, c’est de la politique mythologisée.
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Pour citer cet article

Référence papier

Philippe Lacoue-Labarthe, « De Hölderlin à Marx : mythe, imitation, tragédie », Labyrinthe, 22 | 2005, 121-133.

Référence électronique

Philippe Lacoue-Labarthe, « De Hölderlin à Marx : mythe, imitation, tragédie », Labyrinthe [En ligne], 22 | 2005 (3), mis en ligne le 22 juillet 2008, consulté le 13 mai 2012. URL : http://labyrinthe.revues.org/1484
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La prosa del observatorio de Julio Cortázar


Esa hora que puede llegar alguna vez fuera de toda hora, agujero en la red del tiempo, esa manera de estar entre, no por encima o detrás sino entre, esa hora orificio a la que se accede al socaire de las otras horas, de la incontable vida con sus horas de frente y de lado, su tiempo para cada cosa, sus cosas en el preciso tiempo, estar en una pieza de hotel o de un andén, estar mirando una vitrina, un perro, acaso teniéndote en los brazos, amor de siesta o duermevela, entreviendo en esa mancha clara la puerta que se abre a la terraza, en una ráfaga verde la blusa que te quitaste para darme la leve sal que tiembla en tus senos, y sin aviso, sin innecesarias advertencias de pasaje, en un café del barrio latino o en la última secuencia de una película de Pabst, un arrimo a lo que ya no se ordena como dios manda, acceso entre dos ocupaciones instaladas en el nicho de sus horas, en la colmena día, así o de otra manera (en la ducha, en plena calle, en una sonata, en un telegrama) tocar con algo que no se apoya en los sentidos esa brecha en la sucesión, y tan así, tan resbalando, las anguilas, por ejemplo, la región de los sargazos, las anguilas y también las máquinas de mármol, la noche de Jai Singh bebiendo un flujo de estrellas, los observatorios bajo la luna de Jaipur y de Delhi, la negra cinta de las migraciones, las anguilas en plena calle o en la platea de un teatro, dándose para el que las sigue desde las máquinas de mármol, ese que ya no mira el reloj en la noche de París; tan simplemente anillo de Moebius y de anguila y de máquinas de mármol, esto que fluye ya en una palabra desatinada, desarrimada, que busca por sí misma, que también se pone en marcha desde sargazos de tiempo y semánticas aleatorias, la migración de un verbo: discurso, decurso, las anguilas atlánticas y las palabras anguilas, los relámpagos de mármol de las máquinas de Jai Singh, el que mira los astros y las anguilas, el anillo de Moebius circulando en sí mismo, en el océano, en Jaipur, cumpliéndose otra vez sin otras veces, siendo como lo es el mármol, como lo es la anguila: comprenderás que nada de eso puede decirse desde aceras o sillas o tablados de la ciudad; comprenderás que sólo así, cediéndose anguila o mármol, dejándose anillo, entonces ya no se está entre los sargazos, ..hay decurso, eso pasa: intentarlo, como ellas en la noche atlántica, como el que busca las mensuras estelares, no para saber, no para nada; algo como un golpe de ala, un descorrerse, un quejido de amor y entonces ya, entonces tal vez, entonces por eso sí.
Desde luego inevitable metáfora, anguila o estrella, desde luego perchas de la imagen, desde luego ficción, ergo tranquilidad en bibliotecas y butacas; como quieras, no hay otra manera aquí de ser un sultán de Jaipur, un banco de anguilas, un hombre que levanta la cara hacia lo abierto en la noche pelirroja. Ah, pero no ceder al reclamo de esa inteligencia habituada a otros envites: entrarle a palabras, a saco de vómito de estrellas o de anguilas; que lo dicho sea, la lenta curva de las máquinas de mármol o la cinta negra hirviente nocturna al asalto de los estuarios, y que no sea por solamente dicho, que eso que fluye o converge o busca sea lo que es -y no lo que se dice: perra aristotélica, que lo binario que te afila los colmillos sepa de alguna manera su innecesidad cuando otra esclusa empieza a abrirse en mármol y en peces, cuando Jai Singh con un cristal entre los dedos es ese pescador que extrae de la red, estremecida de dientes y de rabia, una anguila que es una estrella que es una anguila que es una estrella que es una anguila.
   Así la galaxia negra corre en la noche como la otra dorada allá arriba en la noche corre inmóvilmente: para que buscar más nombres, más ciclos cuando hay estrellas, hay anguilas que nacen en las profundidades atlánticas y empiezan, porque de alguna manera hay que empezar a seguirlas, a crecer, larvas translúcidas notando entre dos aguas, anfiteatro hialino de medusas y plancton, bocas que resbalan en una succión interminable, los cuerpos ligados en la ya serpiente multiforme que alguna noche cuya hora nadie puede saber ascenderá leviatán, surgirá kraken inofensivo y pavoroso para iniciar la migración a ras de océano mientras la otra galaxia desnuda su bisutería para el marino de guardia que a través del gollete de una botella de ron o de cerveza entreve su indiferente monotonía y maldice a cada trago un destino de singladuras, un salario de hambre, una mujer que estará haciendo el amor con algún otro en los puertos de la vida.
   Es así: Johannes Schmidt, danés, supo que en las terrazas de un Elsinor moviente, entre los 22 y los 30 grados de latitud norte y entre los 48 y los 65 de longitud oeste, el recurrente súcubo del mar de los sargazos era más que él fantasma de un rey envenenado y que allí, inseminada al término de un ciclo de lentas mutaciones, las anguilas que tantos años vivieron al borde de los filos del agua vuelven a sumergirse en la tiniebla de cuatrocientos metros de profundidad, ocultas por medio kilómetro de lenta espesura silenciosa ponen sus huevos y se disuelven en una muerte por millones de millones, moléculas del plancton que ya las primeras larvas sorben en la palpitación de la vida incorruptible. Nadie puede ver esa última danza de muerte y de renacimiento de la galaxia negra, instrumentos guiados desde lejos habrán dado a Schmidt un acceso precario a esa matriz del océano, pero Pitón ya ha nacido, las larvas diminutas y aceitadas, «Anguilla anguilla», perforan lentamente el muro verde, un caleidoscopio gigantesco las combina entre cristales y medusas y bruscas sombras de escualos o cetáceos. Y también ellas entrarán en una lengua muerta, se llamarán leptocéfalos, ya es primavera en las espaldas del océano y la pulsión estacional ha despertado en lo más hondo el enderezarse de las miriadas microscópicas, su ascenso hacia aguas más tibias y más azules, el arribo al fabuloso nivel desde donde la serpiente va a lanzarse hacia nosotros, va a venir con billones de ojos dientes lomos colas bocas, inconcebible por demasiado, absurda por cómo, por por qué, pobre Schmidt.
   Todo se responde, pensaron con un siglo de intervalo Jai Singh y Baudelaire, desde el mirador de la más alta torre del observatorio el sultán debió buscar el sistema, la red cifrada que le diera las claves del contacto. Cómo hubiera podido ignorar que el animal Tierra se asfixiaría en una lenta inmovilidad si no estuviera desde siempre en el pulmón de acero astral, la tracción sigilosa de la luna y del sol atrayendo y rechazando el pecho verde de las aguas. Inspirado, expirado por una potencia ajena, por la gracia de un vaivén que desde resortes fuera de toda imaginación se vuelve mensurable y como al alcance de una torre de mármol y unos ojos de insomnio, el océano alienta y dilata sus alvéolos, pone en marcha su sangre renovada que rompe rabiosa en los farallones, dibuja sus espirales de materia fusiforme, concentra y dispersa los oleajes, las anguilas, ríos en el mar, venas en el pulmón índigo, las corrientes profundas batallan por el frío o por el calor, a cincuenta metros de la superficie los leptocéfalos son embarcados por el vehículo hialino, durante más de tres años surcarán la tubería de precisos calibres térmicos, treinta y seis meses la serpiente de incontables ojos resbalará bajo las quillas y las espumas hasta las costas europeas. Cada signo de mensura en las rampas de mármol de Jaipur recibió (recibe siempre, ya para nadie, para monos y turistas) los signos morse, el alfabeto sideral que en otra dimensión de lo sensible se vuelve plancton, viento alisio, naufragio del petrolero californiano «Norman» (8 de mayo de 1957), eclosión de los cerezos de Naga o de Sivergues, lavas del Osomo, anguilas llegando a puerto, leptocéfalos que después de alcanzar ocho centímetros en tres años no sabrán que su ingreso en aguas más dulces acciona algún mecanismo de la tiroides, ignorarán que ya empiezan a llamarse angulas, que nuevas palabras tranquilizadoras acompañan el asalto de la serpiente a los arrecifes, el avance a los estuarios, la incontenible invasión de los ríos; todo eso que no tiene nombre se llama ya de tantas maneras, como Jai Singh permutaba destellos por fórmulas, órbitas insondables por concebibles tiempos.
   «Marzo e pazzo», dice el proverbio italiano; «en abril, aguas mil», agrega la sentencia española. De locura y de aguas mil está hecho el asalto a los ríos y a los torrentes, en marzo y en abril millones de angulas ritmadas por el doble instinto de la oscuridad y la lejanía aguardan la noche para encauzar el pitón de agua dulce, la columna flexible que se desliza en la tiniebla de los estuarios, tendiendo a lo largo de kilómetros una lenta cintura desceñida; imposible prever dónde, a qué alta hora la informe cabeza toda ojos y bocas y cabellos abrirá el deslizamiento río arriba, pero los últimos corales han sido salvados, el agua dulce lucha contra una desfloración implacable que la toma entre légamos y espumas, las angulas vibrantes contra la corriente se sueldan en su fuerza común, en su ciega voluntad de subir, ya nada las detendrá, ni ríos ni hombres ni esclusas ni cascadas, las múltiples serpientes al asalto de los ríos europeos dejarán miriadas de cadáveres en cada obstáculo, se segmentarán y retorcerán en las redes y los meandros, yacerán de día en un sopor profundo, invisibles para otros ojos, y cada noche reharán el hirviente tenso cable negro y como guiadas por una fórmula de estrellas, que Jai Singh pudo medir con cintas de mármol y compases de bronce, se desplazarán hacia las fuentes fluviales, buscando en incontables etapas un arribo del que nada saben, del que nada pueden esperar; su fuerza no nace de ellas, su razón palpita en otras madejas de energía que el sultán consultó a su manera, desde presagios y esperanzas y el pavor primordial de la bóveda llena de ojos y de pulsos.
   El profesor Maurice Fontaine, de la Academia de Ciencias de Francia, piensa que el imán del agua dulce que desesperadamente atrae a las angulas obligándolas a suicidarse por millones en las esclusas y las redes para que el resto pase y llegue, nace de una reacción de su sistema neurendocrino frente al adelgazamiento y a la deshidratación que acompaña la metamórfosis de los leptocéfalos en angulas. Bella es la ciencia, dulces las palabras que siguen el decurso de las angulas y nos explican su saga, bellas y dulces e hipnóticas como las terrazas plateadas de Jaipur donde un astrónomo manejó en su día un vocabulario igualmente bello y dulce para conjurar lo innominable y verterlo en pergaminos tranquilizadores, herencia para la especie, lección de escuela, barbitúrico de insomnios esenciales, y llega el día en que las angulas se han adentrado en lo más hondo de su cópula hidrográfica, espermatozoides planetarios ya en el huevo de las altas lagunas, de los estanques donde sueñan y se reposan los ríos y los tortuosos falos de la noche vital se acalman, se acaman, las columnas negras pierden su flexible erección de avance y búsqueda, los individuos nacen a sí mismos, se separan de la serpiente común, tantean por su cuenta y riesgo los peligrosos bordes de las pozas, de la vida; empieza, sin que nadie pueda conocer la hora, el tiempo de la anguila amarilla, la juventud de la raza en su territorio conquistado, el agua al fin amiga ciñendo sin combate los cuerpos que reposan.
   Y crecen. Durante dieciocho años, plácidas en sus huecos, en sus nichos, aletargadas en el limo, rozándose en una lenta ceremonia para nadie, salpicando el aire con un aletazo y un cabrilleo, devorando incesantes los jugos de la profundidad, repitiendo durante dieciocho años el deslizamiento solapado que las lleva en una fracción de segundo, durante dieciocho años, al fragmento comestible, a la materia orgánica en suspensión, solitarias soñolientas o violentamente concertadas para despedazar una presa y rechazarse en un frenético desbande, las anguilas crecen y cambian de color, la pubertad las asalta como un latigazo y las transforma cromáticamente, el mimético amarillo de los légamos cede poco a poco al mercurio, en algún momento la anguila plateada prismará el primer sol del día con un rápido giro de su espalda, el agua turbia de los fondos deja entrever los espejos fusiformes que se replican y desdoblan en una lenta danza: ha llegado la hora en que cesarán de comer, prontas para el ciclo final, la anguila plateada espera inmóvil la llamada de algo que la señorita Callamand considera, al igual que el profesor Fontaine, un fenómeno de interacción neuroendocrina: de pronto, de noche, al mismo tiempo, todo río es río abajo, de toda fuente hay que huir, tensas aletas rasgan furiosamente el filo del agua: Nietzsche, Nietzsche.
   Primero hay una fase de excitación, una como noticia o santo y seña que alborota: dejar los juncos, las pozas, dejar dieciocho años de hueco entre roca, volver. Alguna remota ecuación química guarda la memoria velada de los orígenes, una constelación ondulante de sargazos, la sal en las fauces, el calor atlántico, los monstruos al acecho, las medusas teléfono o paracaídas, el guante atontado del octopus. Retomar al fragor silencioso de las corrientes submarinas, sus venas sin escape; también el cielo es así en las noches despejadas cuando las estrellas se amalgaman en una misma presión, conjuradas y hostiles, negándose al recuento, a las nomenclaturas, oponiendo una aterciopelada inalcanzabilidad a la lente que las circunda y abstrae, metiéndose de a diez, de a cien en un mismo campo visual, obligando a Jai Singh a bañarse los párpados con el bálsamo que su médico extrae de hierbas enraizadas en los mitos del cielo, en los crueles, alegres juegos de las deidades hartas de inmortalidad.
Después, según estima la señorita Callamand, sigue una fase de desmineralización, las anguilas se vuelven amorfas, se abandonan a las corrientes, el verano se acaba, las hojas secas flotan con ellas río abajo, a veces una metralla de lluvia las alcanza y despierta, las anguilas resbalan con el río, se protegen de la lluvia y el perfil amenazante de las nubes, desmineralizadas y amorfas ceden a la imperceptible pendiente que las acerca a los estuarios y a la avidez de quienes esperan en las curvas del río, el hombre está ahí, codicioso de la anguila plateada, la mejor de las anguilas, atrapando sin lucha las anguilas desmineralizadas y amorfas abandonadas a la corriente, sin reflejos, basadas en el número, en que nada importa si el pescador las atrapa y las devora innúmeras pues muchas más pasarán lejos de redes y anzuelos, llegarán a las desembocaduras, despertarán a la sal, a los golpes de un oleaje que también golpea en una oscura memoria recurrente; es el otoño, las pescas milagrosas, las cestas repletas de anguilas que tardan en morir porque sus estrechas branquias guardan una reserva de agua, de vida, y duran, horas y horas se retuercen en las cestas, todos los peces están muertos y ellas siguen una salvaje batalla con la asfixia, hay que despedazarlas, hundirlas en el aceite hirviendo, y las viejas en los puertos mueven la cabeza y las miran y rememoran una oscura sapiencia, los bestiarios remotos donde anguilas astutas salen del agua e invaden los huertos y los vergeles (son las palabras que se emplean en los bestiarios) para cazar caracoles y gusanos, para comerse los guisantes de los huertos como dice la enciclopedia Espasa que sabe tanto sobre las anguilas. Y es verdad que si un río se agosta, si aguas arriba una represa o una cascada les veda la carrera hacia las fuentes, las jóvenes anguilas saltan fuera del cauce y franquean el obstáculo sin morir, resistiendo el ahogo, resbalando obstinadas por el musgo y los helechos; pero ahora las que bajan están desmineralizadas y amorfas, se dejan pescar y sólo tienen fuerzas para luchar contra una muerte que no han evitado, que las tortura delicadamente durante horas como si se vengara de las otras, de las que siguen río abajo en multitudes incontables, buscando los corales y la sal del regreso.

De Jai Singh se presume que hizo construir los observatorios con el elegante desencanto de una decadencia que nada podía esperar ya de las conquistas militares, ni siquiera tal vez de los serrallos donde sus mayores habían preferido un cielo de estrellas tibias en un tiempo de aromas y de músicas; serrallo del alto aire, un espacio inconquistable tendía el deseo del sultán en el límite de las rampas de mármol; sus noches de pavorreales blancos y de lejanas llamaradas en las aldeas, su mirada y sus máquinas organizando el frío caos violeta y verde y tigre: medir, computar, entender, ser parte, entrar, morir menos pobre, oponerse pecho a pecho a esa incomprensibilidad tachonada, arrancarle un jirón de clave, hundirle en el peor de los casos la flecha de la hipótesis, la anticipación del eclipse, reunir en un puño mental las riendas de esa multitud de caballos centelleantes y hostiles. También la señorita Callamand y el profesor Fontaine ahíncan las teorías de nombres y de fases, embalsaman las anguilas en una nomenclatura, una genética, un proceso neurendocrino, del amarillo al plateado, de los estanques a los estuarios, y las estrellas huyen de los ojos de Jai Singh como las anguilas de las palabras de la ciencia, hay ese momento prodigioso en que desaparecen para siempre, en que más allá de la desembocadura de los ríos nada ni nadie, red o parámetro o bioquímica pueden alcanzar eso que vuelve a su origen sin que se sepa cómo, eso que es otra vez la serpiente atlántica, inmensa cinta plateada con bocas de agudos dientes y ojos vigilantes, deslizándose en lo hondo, no ya movida pasivamente por una corriente, hija de una voluntad para la que no se conocen palabras de este lado del delirio, retornando al útero inicial, a los sargazos donde las hembras inseminadas buscarán otra vez la profundidad para desovar, para incorporarse a la tiniebla y morir en lo más hondo del vientre de leyendas y pavores. ¿Por qué, se pregunta la señorita Callamand, un retomo que condenará a las larvas a reiniciar el interminable remonte hacia los ríos europeos? Pero qué sentido puede tener ese por qué cuando lo que se busca en la respuesta no es más que cegar un agujero, poner la tapa a una olla escandalosa que hierve y hierve para nadie? Anguilas, sultán, estrellas, profesor de la Academia de Ciencias: de otra manera, desde otro punto de partida, hacia otra cosa hay que emplumar y lanzar la flecha de la pregunta.
   Las máquinas de mármol, un helado erotismo en la noche de Jaipur, coagulación de luz en el recinto que guardan los hombres de Jai Singh, mercurio de rampas y hélices, grumos de luna entre tensores y placas de bronce; pero el hombre ahí, el inversor, el que da vuelta las suertes, el volatinero de la realidad: contra lo petrificado de una matemática ancestral, contra los husos de la altura destilando sus hebras para una inteligencia cómplice, telaraña de telarañas, un sultán herido de diferencia yergue su voluntad enamorada, desafía un cielo que una vez más propone las cartas transmisibles, entabla una lenta, interminable cópula con un cielo que exige obediencia y orden y que él violará noche tras noche en cada lecho de piedra, el frío vuelto brasa, la postura canónica desdeñada por caricias que desnudan de otra manera los ritmos de la luz en el mármol, que ciñen esas formas donde se deposita el tiempo de los astros y las alzan a sexo, a pezón y a murmullo. Erotismo de Jai Singh al término de una raza y una historia, rampas de los observatorios donde las vastas curvas de senos y de muslos ceden sus derroteros de delicia a una mirada que posee por transgresión y reto y que salta a lo innominable desde sus catapultas de tembloroso silencio mineral. Como en las pinturas de Remedios Varo, como en las noches más altas de Novalis, los engranajes inmóviles de la piedra agazapada esperan la materia astral para molerla en una operación de caliente halconeria. Jaulas de luz, gineceo de estrellas poseídas una a una, desnudadas por un álgebra de aceitadas falanges, por una alquimia de húmedas rodillas, desquite maniático y cadencioso de un Endirnión que vuelve las suertes y lanza contra Selene una red de espasmos de mármol, un enjambre de parámetros que la desceñirán hasta entregarla a ese amante que la espera en lo más alto del laberinto matemático, hombre de piel de cielo, sultán de estremecidas favoritas que se rinden desde una interminable lluvia de abejas de medianoche.
   De la misma manera, señorita Callamand, algo que el diccionario llama anguila está esperando acaso la serpiente simétrica de un deseo diferente, el asalto desmesurado de otra cosa que la neuroendocrinología para alzarse de las aguas primordiales, desnudar su cintura de milenios de sargazos y darse a un encuentro que jamás sospecharía Johannes Schmidt. Sabemos de sobra que el profesor Fontaine preguntará por la finalidad de semejante búsqueda, a la hora en que uno de sus ayudantes cumple la delicada tarea de fijar un minúsculo emisor de radiaciones en el cuerpo de una anguila plateada, devolverla al océano y seguir así la pista de un itinerario mal cartografiado. Pero no hablamos de buscar, señorita Callamand, no se trata de satisfacciones mentales ni de someter a otra vuelta de tuerca una naturaleza todavía mal colonizada. Aquí se pregunta por el hombre aunque se hable de anguilas y de estrellas; algo que viene de la música, del combate amoroso y de los ritmos estacionales, algo que la analogía tantea en la esponja, en el pulmón y el sístole, balbucea sin vocabulario tabulable una dirección hacia otro entendimiento. Por lo demás, ¿cómo no respetar las valiosas actividades de la señora M. L. Bauchot, por ejemplo, que brega por la más correcta identificación de las larvas de los diferentes peces ápodos (anguilas, congrios, etc.)? Solamente que antes y después está lo abierto, lo que el águila estúpidamente alcanza a ver, lo que el negro río de las anguilas dibuja en la masa elemental atlántica, abierto a otro sentido que a su vez nos abre, águilas y anguilas de la gran metáfora quemante. (Y como por casualidad descubrir que sólo una consonante diferencia esos dos nombres; y decirse una vez más que la casualidad, esa palabra tranquilizadora, ese otro umbral de la apertura...).
Así yo -una vez más el Occidente odioso, la obstinada partícula que subtiende todos sus discursos- quisiera asomar a un campo de contacto que el sistema que ha hecho de mí esto que soy niega entre vociferaciones y teoremas. Digamos entonces ese yo que es siempre alguno de nosotros, desde la inevitable plaza fuerte saltemos muralla abajo: no es tan difícil perder la razón, los celadores de la torre no se darán demasiada cuenta, qué saben de anguilas o de esas interminables teorías de peldaños que Jai Singh escalaba en una lenta caída hacia el cielo; porque el no estaba de parte de los astros como algún poeta de nuestras tierras sureñas, no se aliaba a la señora M. L. Bauchot para la más correcta identificación de los congrios o de las magnitudes estelares. Sin otra prueba que las máquinas de mármol sé que Jai Singh estaba con nosotros, del lado de la anguila trazando su ideograma planetario en la tiniebla que desconsuela a la ciencia de mesados cabellos, a la señorita Callamand que cuenta y cuenta el paso de los leptocéfalos y marca cada unidad con una meritoria lágrima cibernética. Así en el centro de la tortuga índica, vano y olvidable déspota, Jai Singh asciende los peldaños de mármol y hace frente al huracán de los astros; algo más fuerte que sus lanceros y más sutil que sus eunucos lo urge en lo hondo de la noche a interrogar el cielo como quien sume la cara en un hormiguero de metódica rabia: maldito si le importa la respuesta, Jai Singh quiere ser eso que pregunta, Jai Singh sabe que la sed que se sacia con el agua volverá a atormentarlo, Jai Singh sabe que solamente siendo el agua dejará de tener sed.
   Así, profesor Fontaine, no es de difuso panteismo que hablamos, ni de disolución en el misterio: los astros son mensurables, las rampas de Jaipur guardan todavía la huella de los buriles matemáticos, jaulas de abstracción y entendimiento. Lo que rechazo mientras usted me llena de informaciones sobre el decurso de los leptocéfalos es la sórdida paradoja de un empobrecimiento correlativo con la multiplicación de bibliotecas, microfilms y ediciones de bolsillo, una culturización a lo jíbaro, señorita Callamand. Que Dama Ciencia en su jardín pasee, cante y borde, bella es su figura y necesaria su rueca teleguiada y su laúd electrónico, no somos los beocios del siglo, un brontosaurio bien muerto está. Pero entonces se sale a vagar de noche, como sin duda también tantos servidores de Dama Ciencia, y si se vive de veras, si la noche y la respiración y el pensar enlazan esas mallas que tanta definición separa, puede ocurrir que entremos en los parques de Jaipur o de Delhi, o que en el corazón de Saint Germain des Prés alcancemos a rozar otro posible perfil del hombre; pueden pasarnos cosas irrisorias o terribles, acceder a ciclos que comienzan en la puerta de un café y desembocan en una horca sobre la plaza mayor de Bagdad, o pisar una anguila en la rue du Dragon, o ver de lejos como en un tango a esa mujer que nos llenó la vida de espejos rotos y de nostalgias estructuralistas (ella no terminó de peinarse, ni nosotros nuestra tesis de doctorado); porque no se trata de ahuecar la voz, esas cosas ocurren como los gatos de golpe o el desbordarse de la bañadera mientras atendemos el teléfono, pero solamente les ocurren a los que llevan el gato en el bolsillo, la noche es pelirroja y húmeda, alguien silba bajo un portal, la zona franca empieza; cómo decirlo de otra manera más inteligible, profesor Fontaine, escribirle a la señora M. L. Bauchot,
   estimada señora Bauchot,
   esta noche he visto el río de las anguilas
   he estado en Jaipur y en Delhi
   he visto las anguilas en la rue du Dragon en
   París,
   y mientras cosas así me ocurran (hablo de mi por fuerza, pero estoy hablando de todos los que salen a lo abierto) o mientras me habite la certeza de que pueden ocurrirme,
   no todo está perdido porque
   señora Bauchot, estimada señora Bauchot, le estoy escribiendo sobre una raza que puebla el planeta y que la ciencia quiere servir, pero mire usted, señora Bauchot, su abuela fajaba a su bebé,
   lo volvía una pequeña momia sollozante
   porque el bebé quería moverse, jugar, tocarse el sexo, ser feliz con su piel y sus olores y la cosquilla del aire,
   y mire hoy, señora Bauchot, ya usted creció más libre, y acaso su bebé desnudo juega ahora mismo sobre el cobertor y el pediatra lo aprueba satisfecho, todo va bien, señora Bauchot, sólo que el bebé sigue siendo el padre de ese adulto que usted y la señorita Callamand definen homo sapiens, y lo que la ciencia le quitó al bebé la misma ciencia lo anuda en ese hombre que lee el diario y compra libros y quiere saber, entonces la enumeración la clasificación de las anguilas
y el fichero de estrellas nebulosas galaxias, vendaje de la ciencia: quieto ahí, veinticuatro, sudoeste, proteína, isótopos marcados. Libre el bebé y fajado el hombre, la pediatra de adultos, Dama Ciencia abre su consultorio, hay que evitar que el hombre se deforme por exceso de sueños, fajarle la visión, manearle el sexo, enseñarle a contar para que todo tenga un número. A la par la moral y la ciencia (no se asombre, señora,
es tan frecuente) y por supuesto
la sociedad que sólo sobrevive
si sus células cumplen el programa. Atentamente la saludo.
   Esta carta infundirá en la señora Bauchot la horrenda sospecha de que los brontosaurios saben escribir, por eso una postdata gentil, no me entienda mal, querida señora, qué haríamos sin usted, sin Dama Ciencia, hablo en serio, muy en serio, pero además está lo abierto, la noche pelirroja, las unidades de la desmedida, la calidad de payaso y de volatinero y de sonámbulo del ciudadano medio, el hecho de que nadie lo convencerá de que sus limites precisos son el ritmo de la ciudad más feliz o del campo más amable; la escuela hará lo suyo, y el ejército y los curas, pero eso que yo llamo anguila o Vía láctea pernocta en una memoria racial, en un programa genético que no sospecha el profesor Fontaine, y por eso la revolución en su momento, el arremeter contra lo objetivamente enemigo o abyecto, el manotazo delirante para echar abajo una ciudad podrida, por eso las primeras etapas del reencuentro con el hombre entero. Y sin embargo ahí se emboscan otra vez Dama Ciencia y su séquito, la moral, la ciudad, la sociedad: se ha ganado apenas la piel, la hermosa superficie de la cara y los pechos y los muslos, la revolución es un mar de trigo en el viento, un salto a la garrocha sobre la historia comprada y vendida, pero el hombre que sale a lo abierto empieza a sospechar lo viejo en lo nuevo, se tropieza con los que siguen viendo los fines en los medios, se da cuenta de que en ese punto ciego del ojo del toro humano se agazapa una falsa definición de la especie, que los ídolos perviven bajo otras identidades, trabajo y disciplina, fervor y obediencia, amor legislado, educación para A, B y C, gratuita y obligatoria; debajo, adentro, en la matriz de la noche pelirroja, otra revolución deberá esperar su tiempo como las anguilas bajo los sargazos. Llegar a ella es también serpiente negra de ida; lentos peldaños hacia la plataforma que reta el musgo astral, serpiente plateada de regreso, fecundación, desove y muerte para otra vez serpiente negra, marcha hacia las cabeceras y las fuentes, retorno dialéctico donde se cumple el ritmo cósmico; empleo a sabiendas las palabras más mancilladas por la retórica, de muchas maneras me he ganado el derecho a que brillen aquí como brilla el mercurio de las anguilas y el girasol vertiginoso en las máquinas de Jai Singh. Todavía es tiempo de sargazos, de guerrillas parciales que despejan el monte sin que el combatiente alcance a ver una totalidad de cielo y mar y tierra. En cada árbol de sangre circulan sigilosas las claves de la alianza con lo abierto, pero el hombre da y toma la sangre, bebe y vierte la sangre entre gritos de presente y recidivas de pasado, y pocos sentirán pasar por sus pulsos la llamada de la noche pelirroja; los pocos que se asomen a ella perecerán en tanta picota, con sus pieles se harán lámparas y de sus lenguas se arrancarán confesiones; uno que otro podrá dar testimonio de anguilas y de estrellas, de encuentros fuera de la ley de la ciudad, de arrimo a las encrucijadas donde nacen las sendas tiempo arriba. Pero si el hombre es Acteón acosado por los perros del pasado y los simétricos perros del futuro, pelele deshecho a mordiscones que lucha contra la doble jauría, lacerado y chorreando vida, solo contra un diluvio de colmillos, Acteón sobrevivirá y volverá a la caza hasta el día en que encuentre a Diana y la posea bajo las frondas, le arrebate una virginidad que ya ningún clamor defiende, Diana la historia del hombre relegado y derogado, Diana la historia enemiga con sus perros de tradición y mandamiento, con su espejo de ideas recibidas que proyecta en el futuro los mismos colmillos y las mismas babas, y que el cazador trizará como triza su doncellez despótica para alzarse desnudo y libre y asomarse a lo abierto, al lugar del hombre a la hora de su verdadera revolución de dentro afuera y de fuera adentro. Todavía no hemos aprendido a hacer el amor, a respirar el polen de la vida, a despojar a la muerte de su traje de culpas y de deudas; todavía hay muchas guerras por delante, Acteón, los colmillos volverán a clavarse en tus muslos, en tu sexo, en tu garganta; todavía no hemos hallado el ritmo de la serpiente negra, estamos en la mera piel del mundo y del hombre. Ahí, no lejos, las anguilas laten su inmenso pulso, su planetario giro, todo espera el ingreso en una danza que ninguna Isadora danzó nunca de este lado del mundo, tercer mundo global del hombre sin orillas, chapoteador de historia, víspera de sí mismo.

   Que la noche pelirroja nos vea andar de cara al aire, favorecer la aparición de las figuras del sueño y del insomnio, que una mano baje lentamente por espaldas desnudas hasta arrancar ese quejido de amor que viene del fuego y la caverna, primera dulce tregua del miedo de la especie, que por la rue du Dragon, por la Vuelta de Rocha, por King's Road, por la Rampa, por la Schulerstrasse marche ese hombre que no se acepta cotidiano, clasificado obrero o pensador, que no se acepta ni parcela ni víspera ni ingrediente geopolítico, que no quiere el presente revisado que algún partido y alguna bibliografía le prometen como futuro; ese hombre que acaso se hará matar en un frente justo, en una emboscada necesaria, que chacales y babosas torturarán y envilecerán, que jefes alzarán al puesto de confianza, que en tanto rincón del mundo tendrá razón o culpa en el molino de las vísperas; para ése, para tantos como ése, un dibujo de la realidad trepa por las escaleras de Jaipur, ondula sobre sí mismo en el anillo de Moebius de las anguilas, anverso y reverso conciliados, cinta de la concordia en la noche pelirroja de hombres y astros y peces. Imagen de imágenes, salto que deje atrás una ciencia y una política a nivel de caspa, de bandera, de lenguaje, de sexo encadenado, desde lo abierto acabaremos con la prisión del hombre y la injusticia y el enajenamiento y la colonización y los dividendos y Reuter y lo que sigue; no es delirio lo que aquí llamo anguila o estrella, nada más material y dialéctico y tangible que la pura imagen que no se ata a la víspera, que busca más allá para entender mejor, para batirse contra la materia rampante de lo cerrado, de naciones contra naciones y bloques contra bloques. Señora Bauchot, alguna vez Thomas Mann dijo que las cosas andarían mejor si Marx hubiera leído a Holderlin; pero vea usted, señora, yo creo con Lukacs que también hubiera sido necesario que Holderlin leyera a Marx; note usted qué frío es mi delirio aunque le parezca anacrónicamente romántico porque Jai Singh, porque la serpiente de mercurio, porque la noche pelirroja. Salga a la calle, respire aire de hombres que viven y no el de la teoría de los hombres en una sociedad mejor; dígase alguna vez que en la felicidad hay tanto más que una cuota de proteínas o de tiempo libre o de soberanía (pero Holderlin debe leer a Marx, en ningún momento ha de olvidar a Marx, las proteínas son una de tantas facetas de la imagen, vaya si lo son, señora Bauchot, pero entonces la imagen toda, el hombre en su jardín de veras, no un esquema del hombre salvado de la desnutrición o la injusticia). Vea usted, en el parque de Jaipur se alzan las máquinas de un sultán del siglo dieciocho, y cualquier manual científico o guía de turismo las describe como aparatos destinados a la observación de los astros, cosa cierta y evidente y de mármol, pero también hay la imagen del mundo como pudo sentirla Jai Singh, como la siente el que respira lentamente la noche pelirroja donde se desplazan las anguilas; esas máquinas no sólo fueron erigidas para medir derroteros astrales, domesticar tanta distancia insolente; otra cosa debió soñar Jai Singh alzado como un guerrillero de absoluto contra la fatalidad astrológica que guiaba su estirpe, que decidía los nacimientos y las desfloraciones y las guerras; sus máquinas hicieron frente a un destino impuesto desde fuera, al Pentágono de galaxias y constelaciones colonizando al hombre libre, sus artificios de piedra y bronce fueron las ametralladoras de la verdadera ciencia, la gran respuesta de una imagen total frente a la tiranía de planetas y conjunciones y ascendentes; el hombre Jai Singh, pequeño sultán de un vago reino declinante, hizo frente al dragón de tantos ojos, contestó a la fatalidad inhumana con la provocación del mortal al toro cósmico, decidió encauzar la luz astral, atraparla en retortas y hélices y rampas, cortarle las uñas que sangraban a su raza; y todo lo que midió y clasificó y nombró, toda su astronomía en pergaminos iluminados era una astronomía de la imagen, una ciencia de la imagen total, salto de la víspera al presente, del esclavo astrológico al hombre que de pie dialoga con los astros. Tal vez los gobernantes de la avanzada por la que damos todo lo que somos y tenemos, tal vez la señorita Callamand o el profesor Fontaine, tal vez los jefes y los hombres de ciencia acabarán por salir a lo abierto, acceder a la imagen donde todo está esperando; en este mismo instante las jóvenes anguilas llegan a las bocas de los ríos europeos, van a comenzar su asalto fluvial; acaso ya es de noche en Delhi y en Jaipur y las estrellas picotean las rampas del sueño de Jai Singh; los ciclos se fusionan, se responden vertiginosamente; basta entrar en la noche pelirroja aspirar profundamente un aire que es puente y caricia de la vida; habrá que seguir luchando por lo inmediato, compañero, porque Holderlin ha leído a Marx y no lo olvida; pero lo abierto sigue ahí, pulso de astros y anguilas, anillo de Moebius de una figura del mundo donde la conciliación es posible, donde anverso y reverso cesarán de desgarrarse, donde el hombre podrá ocupar su puesto en esa jubilosa danza que alguna vez llamaremos realidad.